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La paix du Christ

« Je vous laisse la paix, je vous donne ma paix. Je ne vous la donne pas comme le monde la donne. Que votre cœur ne se trouble ni ne s’alarme. Je m’en vais, et je reviens vers vous. » (Jn 14,27-28)


Il y a dans ces paroles quelque chose de simple, presque apaisant, et pourtant, si l’on s’y arrête vraiment, elles dérangent. Elles ne caressent pas nos certitudes, elles les déplacent. Jésus parle de paix, mais Il commence par la distinguer. Il trace une frontière nette entre ce que le monde appelle paix et ce que Lui donne. Et cette frontière traverse notre histoire, notre actualité, nos relations les plus proches, jusqu’au cœur de nos Églises.


Le monde parle de paix comme on bénit un canon. Il l’invoque dans les discours pendant que les corps tombent. Au Venezuela, on affame au nom de la stabilité. En Ukraine, on rase au nom de la défense. En Palestine, on écrase au nom de la sécurité. En Syrie, on a massacré au nom de l’ordre. Ailleurs encore, toujours la même litanie : protéger, sécuriser, pacifier. On fait la guerre pour la paix, on tue pour empêcher de tuer, on détruit pour sauver. Chaque camp brandit sa version du bien, sa mémoire blessée, son droit sacré à frapper le premier ou plus fort. La paix devient un mot camouflant la violence, une justification morale plaquée sur la loi du plus armé. Ce n’est plus la paix que l’on cherche, c’est de ne pas avoir tort. Et pour cela, le monde est prêt à brûler des peuples entiers.


Mais cette logique ne s’arrête pas aux chancelleries. Elle travaille les nations de l’intérieur. Des pays officiellement en paix mais intérieurement fracturés, coupés en blocs, en clans : il suffit d’allumer la chaîne parlementaire pour l’observer. Elle descend dans les villages, où l’on masque sa rancune sous un salut de politesse pendant qu’on se juge en silence. Elle ronge les familles, où l’on fait semblant d’aller bien pour les fêtes, où l’on appelle paix ce qui n’est qu’un arrangement fragile, bâti sur l’évitement, la peur de réveiller les blessures. On ne se parle plus vraiment, mais on se félicite de ne pas se disputer. On étouffe la vérité sous le tapis du vivre-ensemble, et l’on appelle cela sagesse. Ce sont des paix factices, des paix de façade, qui tiennent tant que personne ne bouge. 

Et chacun, sincèrement, se convainc qu’il vaut mieux ce silence armé qu’un risque de vérité.


Même l’Église n’est pas épargnée. Nous y parlons de communion, mais nous nous regardons souvent en chiens de faïence. Celui qui est à genoux, l’autre debout, qui communie sur la langue, l’autre dans la main. Sempiternel débat entre progressistes, traditionalistes, charismatiques, confondant manière de vivre la vérité avec la vérité elle-même. Et combien de fois nous donnons-nous « la paix du Christ », pour nous empresser de tailler un costard à celui-là même à qui nous tendions la main.


Il va sans dire que je brosse un portrait sombre, mais comprenons-nous bien, c’est le sujet qui l’exige. Le monde est bien plus que cela, nos familles et nos communautés aussi et c’est heureux. Mais puisque nous parlons de la paix « comme le monde la donne », il me faut l’illustrer, cette paix, celle qui exige que l’autre se taise, se conforme, ou se justifie, cette paix qui n’est pas la paix du Christ.


Dans la bouche de Jésus, la paix est une origine. Elle vient du Père. Elle plonge ses racines dans cette relation ininterrompue, vivante, brûlante, qui unit le Fils à Celui qui l’a envoyé. Le mot eirènè, shalom en hébreu, dit quelque chose de beaucoup plus profond : plénitude, intégrité, harmonie intérieure, bénédiction. Le shalom n’est pas l’absence de conflit : c’est une relation juste avec Dieu, et c’est cette relation qui pacifie ensuite le reste.

C’est une paix qui ne supprime pas les tensions, mais qui empêche qu’elles nous déchirent de l’intérieur. Une paix qui ne promet pas une vie sans croix, mais qui permet de ne pas être écrasé par la croix.

Car il faut entendre quand Jésus prononce ces mots. Il ne les dit pas après la Résurrection, dans la lumière du matin de Pâques. Il les dit avant. La Croix est déjà là, toute proche. La trahison, l’abandon, la violence, le sang, tout est en marche. Et pourtant, c’est à ce moment précis qu’Il parle de paix. Comme un héritage donné à l’avance. Comme un testament spirituel.

Sa paix est déjà une paix pascale. Une paix qui traverse la mort au lieu de la contourner. Une paix qui ne fuit pas la nuit, mais qui y entre en tenant la main du Père.

C’est pour cela qu’Il peut ajouter, sans ironie ni naïveté :  « Que votre cœur ne se trouble ni ne s’alarme. »

Il ne dit pas : tout ira bien. Il dit : demeurez en Moi.

La paix du Christ ne dépend pas de l’issue, mais de la relation. Elle ne repose pas sur la maîtrise des événements, mais sur la confiance. Elle naît de cet abandon radical par lequel Jésus remet tout entre les mains du Père, jusque dans le silence du samedi saint.


Voilà ce qu’est sa paix. Non pas une protection contre la souffrance, mais une présence au cœur même de l’épreuve. Non pas une anesthésie spirituelle, mais une solidité intérieure. Non pas une fuite hors du monde, mais une manière nouvelle d’y demeurer sans perdre l’âme.


Alors viens !

Viens avec ce qui en toi est fatigué, blessé, durci. Viens avec tes colères que tu n’oses plus nommer, avec tes paix fabriquées, avec tes silences armés. Dépose-les là, au pied de la Croix, sans discours, sans défense, sans maquillage. Laisse-les glisser de tes mains ouvertes. Tu n’as rien à prouver, rien à protéger. Seulement à consentir.

La paix du Christ descend quand tu acceptes de ne plus tenir. Quand tu laisses ton cœur se briser non pour mourir, mais pour être rejoint. Alors Dieu agit. Pas en effaçant ton histoire, mais en l’habitant. Pas en supprimant ta blessure, mais en la traversant de sa présence. Sa paix se pose doucement, comme une lumière au creux de la nuit, comme une main sur la poitrine, là où tout faisait mal.


Et peu à peu, sans que tu saches comment, tu deviens un lieu de repos pour Dieu. Un lieu où sa paix peut demeurer, respirer, passer. Tu n’es plus celui qui parle de paix, tu es celui à travers qui elle circule. Et le monde, un instant, trouve en toi un endroit où il peut enfin déposer ses armes.


Flavien

Publié dans le 2e numéro de L'Echo des Cieux

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