chapitre XXXIV

Nous étions au matin du 4 juillet, il était neuf heures, tous ceux que j'avais rencontré s'en étaient rentrés chez eux. Sauf Sophie, elle marchait toujours.
Moi, je n'étais plus pèlerin, ne faisais plus parti de cet immense cortège. Il était temps de rentrer.
Il est impossible de faire du stop dans une grande ville, j'ai alors décidé de frauder le train. J'aurais pu grimper dans celui qui partait pour Bayonne, mais cela aurait été trop facile. Je ne pouvais pas revenir en France en une journée alors que j'avais marché pendant plus de deux mois.
Je me suis donc faufilé dans un train en partance pour La Corogne, cela me paraissait plus facile de faire du stop de là-bas.
"Oula, ça va vite, trop vite… je ne peux pas". J'ai quitté le train à la première station de campagne. La vitesse m'était insupportable. "Bah t'es pas rendu mon vieux".
Je fis du stop en bord de route et fus immédiatement pris par un couple de touristes espagnols qui se rendait à La Corogne. Il roulait lentement, c'était parfait. Je leur ai raconté mon chemin, avec beaucoup de pudeur, en pleurant. C'était très difficile de leur raconter, il ne comprenait pas pourquoi autant d'émotions.
Je réalisais que celui qui n'a jamais fait cela de sa vie ne peut percevoir que la surface des mots bien insuffisants que le pèlerin lui livre. La profondeur lui restera malheureusement imperceptible. En revanche, lorsque d'anciens Jacquets croisent ta route, nul besoin de vocable, les yeux se livrent tout. On se comprend sans un mot.
Ils m'ont déposé près de la plage. Parfait, je pouvais faire un petit coucou à l'océan avant de me remettre en marche, enfin en pouce.

Le ciel était bleu, l'océan chantait, mon cœur aussi… "Mais toujours cette zone d'ombre, elle prend de la place, trop de place. Qu'est-ce que c'est ? Ça doit être les adieux au chemin…"
Le sable était doux sous mes pieds. J'observais le ressac, la mer était agitée, moi aussi.
Une odeur de clope vint me chatouiller les narines, j'en avais terriblement besoin, je pouvais toujours compter sur elle pour apaiser mes émotions.
Elle provenait d'un jeune couple, dont le garçon me semblait être Français. Lui tapant une cigarette, il reconnut également mon accent français et me dit :

  • T'es pèlerin ?

  • Oui, lui répondis-je

  • Bientôt Saint-Jacques alors ?

  • J'en reviens, je rentre en stop.

  • Bah qu'est-ce-que tu fous là ? t'es pas à ta place, tu devrais être à Fisterra.

  • Je n'y vais pas, mon chemin s'est achevé à Saint-Jacques, je passe par La Corogne parce que c'est plus facile pour rentrer en France.

  • Moi j'dis que tu devrais être à Fisterra, c'est là-bas la fin 

 

Après l'avoir cordialement salué, je suis parti fumer plus loin, grommelant dans ma barbe.
C'était la première fois depuis longtemps que je ressentais de la colère. Qu'est-ce que ce trou d'balle venait me dire où pouvait bien être ma place !
J'ai quitté la plage d'un pas ferme et décidé, traversé la ville (que je trouvais moche), et après une heure à trouver le bon axe, j'ai levé le pouce.

"Qu'est-ce que j'ai chaud, et puis y'a pas un connard qui va me prendre, BANDE D'ENCULES !!! Mais qu'est-ce que j'ai à être en colère comme ça ! Allez fais une pause, assieds-toi. Calme toi, ça va aller, t'es pas pressé non plus".
J'ai marché ainsi pendant huit heures, jusqu'à la tombée de la nuit. Le long de la route, sans jamais être pris en stop, angoissé, furieux, à hurler après les bagnoles qui passaient par milliers, à pleurer, sans rien à manger, plus rien à boire, dégoulinant de sueur.
Arrivé près d'un parc, je me suis effondré sur un banc. Je n'avais même pas la force de prendre l'eau de la fontaine, pourtant j'avais soif. J'étais comme mort. Piégé dans une ville tentaculaire, dont je passerais l'éternité à tenter de m'en échapper en bouffant des gaz d'échappement, tourmenté par ma peur dont je n'arrivais pas à trouver la source. J'étais en enfer !
J'ai pleuré pendant des heures avant de trouver le sommeil.

6h30, la lumière du jour et le vrombissement des voitures me ramenèrent dans mon infernale réalité. Je me suis réveillé un peu moins triste que la veille. Ça chantait au fond de moi, mais je n'arrivais pas à distinguer la mélodie. Après m'être promis de rester zen, j'ai rassemblé mes affaires et me suis remis à faire du stop. Une heure et deux cents voitures plus tard, le soleil s'était levé. J'avais déjà chaud, très faim, et l'angoisse fit son retour.

9h, "Où tu es, j'irai te chercher", c'était donc ça l'air que j'avais dans la tête depuis mon réveil. "Elle me poursuit cette chanson".
Je marchais, encore et encore, le pouce tendu, sans ne jamais être pris.
Puis j'ai craqué ! Je me suis effondré par terre, en boule. Hurlant et pleurant. J'étais plié en deux, pris d'une atroce douleur au ventre et au cœur, c'était horrible. J'étais paralysé. Je ne savais plus quoi faire, j'étais perdu. Aucun mot ne peut décrire ce que j'ai vécu et ressenti à ce moment-là.

Reprenant péniblement mes esprits, je me suis assis et me suis interrogé : "Mais comment en es-tu arrivé là ? Comment la paix intérieure que tu as trouvée en chemin a pu s'évaporer comme ça, en un éclair ? Tu n'as pas arrêté de répéter à tout le monde que si ça ne va pas c'est que tu n'es pas à ta place, et que pour savoir où est ta place il faut écouter son cœur. Et tu n'es même pas foutu d'en faire autant !"

C'est ici qu'un dialogue intérieur a débuté, sans doute le plus important de ma vie :

  • Ma tête : Alors il dit quoi ton cœur ?

  • Mon cœur : "Oùùù, tu es, j'irai te chercher…"

  • Tête : Tu chantes, c'est tout ce que tu trouves à faire ? Je suis en train de crever et tu chantes !

  • Cœur : chuuuuttt ! Écoute…

  • Tête : écoute quoi ?

  • Cœur : "Oùùù, tu es, j'irai te chercher… Mon alter égo."

  • Tête : Mon alter égo ?

  • Cœur: ça y est, tu commences à comprendre.

  • Tête : Sophie ?

  • Cœur : Bah oui nigaud.

 

Ma tête, mon cœur et mon corps se sont mis à parler ensemble à l'unisson : "C'est ça le sens de la chanson… il avait raison le médium de Cahors, tu trouveras le sens de ta chanson m'avait-il dit ! Il avait raison, elle m'a porté quand j'ai eu ma première tendinite, c'est cette chanson qui m’a poussée à ne pas renoncer, celle qui parle de toi, mon alter égo !
Et le cœur ! Le nœud de bois que j'avais trouvé arrivant à Fromista où j'ai rencontré Sophie. J'y avais vu un cœur et l'ai sculpté, puis je lui ai donné, le seul que j'ai fait en chemin ! Quel symbole !
Le message à la Cruz de Ferro, c'est ça que j'ai ressenti lorsque nous faisions circuler l'énergie, je m'en souviens maintenant ! C'est elle, tu l'as trouvée, disait le message avant que ma tête ne l'enfouisse, c'était de l'amour que j'avais ressenti, le grand amour. Et le reflet du pont dans l'eau, le miroir, on se ressemble, nos passés en commun sans ce connaitre, c'est moi en femme…
Putain ! Le rêve de Germain ! Avant que je ne parte sur le chemin, il avait rêvé que je rencontrais une femme et que nous tombions amoureux. Après en avoir peint le portrait, Babeth s'était écriée t'as rêvé de Flavien en femme quoi !
Et le changement que j'avais senti à Ligonde, la peur qui grondait, la zone d'ombre depuis Santiago ! Tout ! C'est évident. Je l'aime, c'est elle !".

C'était comme une explosion de joie, de grâce… jusqu'à ce que :

  • Ma tête : Et on fait quoi alors ?

  • Mon cœur : Mais va la retrouver à Fisterra couillon !

  • Tête : Ah non ça ce n'est pas possible ! Et si elle ne m'aime pas, si elle n'est pas prête, si elle me rejette.

  • Cœur : Du calme, du calme.

  • Tête : Je ne suis pas prêt à vivre ça ! Imagine qu'elle me rejette ce serait horrible !

  • Cœur : Imagine si elle ne te rejette pas ? Et si tu acceptais enfin que tu as le droit d'être aimé ! Tu as appris à t'aimer, et à aimer les autres, ne crois-tu pas que tu peux aussi l'être ? Ne crois-tu pas qu'il est grand temps d'arrêter de fuir ! De t'affranchir de cette peur qui t'a fait fuir toute ta vie qui tu es vraiment.

  • Tête : Quelle peur ?

  • Cœur : Mais celle du rejet justement. Elle t'a guidé toute ta vie dans des choix qui n'ont eu pour résultat que de te faire souffrir. Il est temps d'en finir avec ça maintenant.

  • Tête : Alors on va à Fisterra ?

  • Tête, cœur, corps : ON VA A FISTERRA !

 

J'ai traversé la route, j'ai séché mes larmes, affiché mon plus beau sourire et levé le pouce.
Je fus pris en stop dans les cinq minutes par un mec qui se rendait dans la bonne direction. Il m'invita à prendre un petit déj au bar de son village. Je lui ai tout raconté. Tellement heureux de pouvoir me venir en aide, il me fit remonter en voiture et me déposa une vingtaine de kilomètres plus loin, sur l'axe parfait pour faire du stop en direction de Fisterra.
Dix minutes plus tard, un automobiliste s'arrêta. Il ne connaissait rien à mon histoire, savait simplement où je me rendais. Quarante kilomètres plus loin, il me déposa près d'un arrêt de bus et me donna dix euros.
J'ai fini le trajet en bus.

Arrivé sur place je me suis rendu au phare, le kilomètre zéro du chemin, la pointe ouest de l'Europe. J'ai pleuré, de joie cette fois. J'étais à ma place, je le sentais.
J'étais en avance sur Sophie, je pensais qu'elle arriverait seulement le surlendemain.
J'ai passé un jour et demi à faire des rencontres magnifiques, encore et toujours. J'étais de retour. L'homme que j'avais construit tout au long du chemin était de nouveau là. Je fus invité à manger dans la moitié des restaurants du port. D'autres larmes se sont écoulées sur mon épaule réconfortante…

Et puis vint le dernier soir avant l'arrivée présumée de Sophie.
Je me suis rendu sur la plage ouest pour y observer le coucher de soleil. J'y fis la rencontre d'un jeune suisse et d'une amie à lui. Ils venaient de marcher sur le Camino Portuges et célébraient leur arrivée. Lorsqu'elle s'en est allée se baigner, je compris au regard de l'helvète que quelque chose clochait. Je ne pus m'empêcher de lui dire :

  • Mais vas-y, tu en crèves d'envie.

  • De quoi ?

  • Tu l'aimes non ? Alors fonce, va lui dire. C'est le jour parfait pour ça !

  • Ça se voit tant que ça ?

  • Je suis plus ou moins dans le même cas que toi, je connais se regard, allez vas-y.

  • Non mais ça fait trop longtemps qu'on est ami, c'est trop tard.

  • Tu lui as déjà dit ?

  • Non. Et toi ?

  • Non, je viens de le réaliser, mon tour viendra demain. Mais toi c'est le moment où jamais, imagine qu'un jour ce sera peut-être trop tard. Qu'est-ce que tu ressentiras quand tu seras le meilleur pote qui la voit dans les bras d'un autre ?

 

Et il a foncé, il s'en est pas fallu de beaucoup pour le booster. Il l'a rejoint au bord de l'eau. Il avait la tête basse. "Allez courage mon vieux, lui dis-je intérieurement," comme pour m'en donner aussi.
Il lui parlait sans la regarder, faisant des ronds dans le sable avec son pied gauche. Il a levé la tête… se sont regardés… elle l'a enlacé… Ils se sont embrassés ! "Ouuuiiii !!! Hurlais-je intérieurement. Donne-moi la force d'avoir ce courage père éternel".

Lever de soleil sur la plage. J'ai foncé au phare. J'y ai croisé les Suisses, main dans la main. Il me remercia et me souhaita bonne chance.
J'ai ensuite croisé un américain que je n'avais pas vu depuis un bon moment. Il m'offrit un petit déjeuné au phare, il y avait passé la nuit. Qu'est-ce qu'on m'aura offert comme petit déj dis donc.

Au cours de la conversation :

  • Mon cœur : Sophie est là.

  • Ma tête : Impossible, connaissant son rythme de marche elle ne sera pas là avant le début d'après-midi.

 

L’Américain et moi avons papoté une bonne vingtaine de minutes, puis nous séparâmes. J'ai laissé mon sac derrière le muret du phare, et suis parti faire un tour d'un côté encore inexploré. Au bout de quelques pas mon cœur se mit à battre à toute vitesse… Sophie était là, sous mes yeux !
Le temps de reprendre mon souffle. "Respire, respire… ça y est je suis calme". J'avançais sur le rocher la surplombant, et lui dit : "Félicitation mademoiselle Sophie…".
Elle s'est retournée, incrédule. Immense sourire aux lèvres, les yeux débordant de joie mais totalement hallucinés par ma présence.
"Il faut que je te touche, dit-elle me tapotant des doigts". Il faut dire que le vent soufflant sur mes longs cheveux tout propre et mon pantalon blanc immaculé me donnait volontiers des airs d'hallucination. Puis elle me sauta dans les bras, me demandant ce que je faisais là.
Je lui proposai de reprendre son souffle, de finir de digérer son chemin et ma présence, puis de me retrouver près du phare quand elle serait prête. Je sentais qu'elle en avait besoin.

Quelques minutes plus tard, elle me rejoignit, suivie de peu par François allias Droopy dont il fallait définitivement bannir le sobriquet tant il avait l'air heureux. "Ah ça ne m'étonne même pas dit-il, il est partout. Demain je vais à Muxia, je ne serai pas surpris de t'y voir non plus". Il nous invita à boire une bière. Je brulais de tout raconter à Sophie. Il finit par nous laisser quelques minutes pour passer un coup de fil. Sophie m'interrogea sur ma présence. Je lui ai résumé mon enfer à La Corogne, version light, ma rencontre avec Santiago, son histoire commune à la nôtre et je finis par lui dire que je ressentais la même chose, bref, une déclaration d'amour quoi.
Elle avait l'air flippée, heureuse et de comprendre comme si elle s'en doutait.

Nous avons passé la journée à rire, jouer, pour la finir sur la plage, où nous avions rendez-vous avec François pour l'apéro. Et quel apéro ! Sophie nous avait préparé une magnifique salade. 
Nous avons picolé, rigolé, jeté nos bouteilles à la mer, pleuré et admiré le couché de soleil. Sophie s'est mise à l'applaudir, moi aussi, puis toute la plage.
Avant de dormir nous nous sommes serrés dans les bras, tendrement. Et puis hop tout le monde dans son duvet.

Au réveil, François était parti. La journée était étrange, comme suspendue dans le temps. Je ne savais pas où me mettre, quoi dire. Sophie et moi étions gênés. Nous avons déambulé dans les rues de Fisterra. Quelques éclats de rires sont venus rompre les silences pudiques, mais ils étaient aussi tendus que nous. La journée entière fut sur ce ton.
Sophie m'invita à partager une chambre dans un genre de gîte hôtel familial. Je pus enfin prendre une vrai douche, la première depuis l'auberge de Boni. Ce fut l'occasion pour moi de découvrir que je n'avais pas changé qu'à l'intérieur. Mon physique était complètement différent. Mes cheveux et ma barbe étaient très longs, mon visage affiné et rayonnant. Mon corps avait quitté son costume d'obèse (je découvrirai plus tard que trente kilos m'avaient échappés). J'avais l'impression que cette transformation était neuve, comme si elle ne s'était pas opérée au fur et à mesure du chemin, mais d'un seul coup. Normal, je suis mort à Saint-Jacques, j'ai vécu en enfer à La Corogne, et ressuscité à Fisterra. Sophie me confirmait que la transformation était phénoménale. Je venais de faire la connaissance de mon nouveau moi dans mon nouveau corps.
Les rires sont redevenus normaux, nous aussi, la complicité était de retour. Dans nos lits, nous nous sommes confiés, amusés, retrouvés.

Le lendemain, notre dernier jour ensemble avant qu'elle ne rentre chez elle, fut du même acabit que la veille. Jusqu'au soir, à notre rendez-vous au coucher du soleil, où comme la veille la pudeur et la gêne ont laissé place à la joie d'être ensemble.
Nous avons applaudi à nouveau l'astre couchant sous le regard narquois de deux dauphins venus nous rendre visite.
Le regard chargé d'émotions, nous nous sommes étreints le temps d'un au revoir. Et je l'ai regardé s'en allée sur la dune.

Je pleurais, de joie et de tristesse aussi. J'étais triste de la voir partir au loin, ignorant si nous allions nous revoir, si elle allait rester mon plus beau souvenir du chemin, ou si cet au revoir marquait simplement le préambule d'une grande histoire d'amour.
Mais cela n'avait aucune importance. J'étais heureux, bien plus heureux que triste, parce qu'enfin je savais qui j'étais et j'aimais qui j'étais.
J'avais compris qu'il faut toujours écouter son cœur, qu'il a toujours raison, mais qu'il est exigent, il demande d'affronter ses peurs. Et je l'avais fait, je venais de dire adieu à ma peur du rejet, et je n'ai pas été rejeté.
J'avais aligné mes pensées, mon corps et mon âme. Tous marchaient enfin dans la même direction, en harmonie.
Parce que lorsque tu écoutes ton cœur, lorsque tu es à ta place, l'univers tout entier devient beaucoup plus grand et t'offre bien plus que tu ne peux l'imaginer.

Je t'aime.