chapitre XXXIII

2 juillet 2018. C'était l'euphorie en l'auberge de Boni. "Aujourd'hui c'est Santiago !!!" s'écria un compère… "Ouais… mais il pleut…", c'était bien évidement sans compter sur l'optimisme patenté de notre camarade Droopy.

Sophie ne savait pas encore si elle allait marcher jusqu'à Saint-Jacques, ou si elle allait s'arrêter juste avant. Elle se demandait si elle préférait y arriver seule ou à deux. Mes vêtements étaient encore mouillés, mes chaussures pleines de flotte, mais je m'en foutais, je savais que j'allais arriver ce jour-là et me doutais bien que Sophie serait de la partie.
Et ça n'a pas loupé, si proche de Santiago, tu te sens comme aspiré par cette ville, l'effet est semblable à un météore ayant franchi l'atmosphère, la gravité t'attire, tu ne peux pas luter, tu avances. Une partie veut pourtant lutter, ne pas finir, continuer. Mais cette fin est nécessaire.
Pas à pas, sans empressement, mais excités, nous sommes arrivés aux portes de la ville. Ça grouillait de bagnoles, de monde.
La vieille ville était proche, encore quelques pas… L'aspirateur est en marche… Impact dans 5…
Nous avons passé une arche, 4… un homme jouait de la cornemuse, 3… nous savions que la cathédrale était juste derrière. 2… Les yeux fermés, main dans la main nous arrivions sur la place, nous avons ouvert nos mirettes, nous sommes retourné, 1… et là…

"ô bas merde elle n'est plus en travaux"… La cathédrale était là sous nos yeux, immense et débâchée. Cela faisait des années qu'elle était en travaux, et c'est le jour de notre arrivée que la bâche avait été enlevée pour que l'édifice soit inauguré par la reine le matin même.
La place était presque déserte, elle était à nous, rien qu'à nous.
J'ai retiré mes godasses, mes chaussettes et contemplé ma toute première ampoule du chemin. Nous nous sommes assis. Le calme. J'écoutais le silence d'une place qui était supposée déborder de monde. Elle était vide, moi aussi. Puis au bout de quelques petites minutes… une toute petite lumière s'est éclairée à l'intérieur. Une larme perlait sur ma joue. La petite flamme commençait à gagner du terrain… Elle devenait brasier ! 1 600 kilomètres de marche, deux mois et demi d'enchainement de pas, deux tendinites, des rencontres extraordinaires, Dieu, les Hommes, moi ! "J'ai fait ça ! Putain j'ai fait ça !".
Je ressentais beaucoup de fierté,  pas celle de l'égo à laquelle on se raccroche pour s'auto satisfaire, se congratuler, se prendre pour un surhomme, pas cette fierté qui divise. C'était la fierté de l'âme. Celle que tu ressens quand tu te rends compte de ce que tu as accomplis pour toi et par toi. Celle qui t'envahit lorsque tu aimes enfin qui tu es ! Ce n'est même plus de la fierté en fait, c'est de l'amour pur et inconditionnel. A ce moment-là, je me suis aimé pour la première fois. Je me suis même surpris à aimer et avoir de la compassion pour l'homme en colère que j'étais avant le chemin.
J'avais enfin une idée de qui j'étais. Tout du moins je le ressentais, je n'en avais pas une idée précise mais le sentiment. Je ressentais également encore une zone d'ombre inexplicable, une ombre profondément enfouie en moi, qui me faisait encore peur et que je n'étais pas prêt à explorer.

Une demi-heure de larmes plus tard, nous nous sommes rendus au bureau d'accueil des pèlerins où notre trophée, la Compostella (attestant de nos exploits), nous a été remis. J'ai ensuite profité du téléphone de Sophie pour envoyer quelques messages à la famille, aux amis, ainsi qu'aux pères Ronan et Ludovic. 
Sophie est partie s'installer dans son gîte, nous nous sommes retrouvés une petite heure plus tard pour prendre un verre. Surprise ! Sylvia était là.
Puis vinrent Marie-Claude et Philippe. Tous attablés, à siroter nos bières et heureux de se retrouver en ce point final du chemin.

J'ai passé la nuit abrité sous le tympan de la grande porte de la cathédrale.
Au réveil, j'entendis un bruit de foule. Un troupeau de touristes espagnols tous fagotés d'un K-Way transparent orange fluo. Je sortis de mon duvet, ils me regardèrent d'un air ahuri, puis, l'un d'eux se mit à taper des mains… les autres suivirent, acclamation générale.
Je n'étais pas encore prêt à pénétrer dans la cathédrale, alors je fis un petit tour sur la place principale, où je suis tombé sur Droopy, tout souriant. Il m'invita à prendre le petit déjeuner au palace juste en face, le Parador.
J'avais l'air chouette avec ma tenue dégueulasse encore humide et puant la mort lorsque je traversais la grande salle de l'hôtel pour me rendre à son bar.
Un contraste détonnant mais tout à fait à l'image de mon chemin, le clochard céleste qui pionce à la belle étoile et qui se fait inviter dans le plus grand et prestigieux palace de la ville. 

Je sentais que l'heure était venue d'entrer dans la cathédrale. L'émotion montait crescendo. Je me suis retrouvé devant les reliques de l'apôtre, j'y ai déposé toutes les prières que l'on m'avait confiées en chemin, ainsi que le faire-part de naissance d'Isia, la fille de mon ami Manu.
Lorsque je finis de réciter les prières dont j'étais chargé, je réalisai être totalement seul dans la cathédrale. Un miracle !
L'émotion est montée, puis c'est devenu incontrôlable. Un torrent de larmes. Je vibrais très fort, la boule au ventre, je pleurais. La gorge serrée, je sortis histoire de reprendre mon souffle et le contrôle de mon corps. Mais c'était impossible, il fallait que j'y retourne.
J'ai pleuré toutes les larmes de mon corps avec cette horrible boule au ventre que j'aspirais à expulser de mon être.
C'était étrange, j'avais le sentiment de me libérer de tous les fardeaux que j'avais porté en chemin, de tout le poids alourdi des âmes qui s'étaient confiées à moi tout au long de ce pèlerinage. A chaque sanglot je voyais défiler chaque pèlerin qui m'avait pleuré dans les bras. Il y en avait plusieurs centaines. Je rendais tout, c'était épuisant ! Je n'en pouvais plus.
Une heure plus tard, complètement vidé, je sortis prendre l'air et des forces, mais elles ne sont pas venues.

Il y avait une file d'attente longue comme un jour sans pain pour assister à la messe quotidienne des pèlerins. J'y rejoignis Sophie en compagnie de Caroline et Jean-François. J'étais ravi de les revoir, mais tellement épuisé, vidé, je ne ressentais plus rien.
La messe débuta, et ce fut reparti pour un tour. Je me suis effondré sur ma chaise, pleurant, pleurant, jamais de ma vie je n'avais autant pleuré ni imaginé qu'il fut possible de contenir autant de liquide lacrymal.
Vint l'instant de la communion. N’étant pas baptisé, je n'y avais pas le droit, mais j'en ressentais l'immense besoin. Je me rendis à l'autel, pris ce magnifique symbole qui nous rappelle que nous faisons tous parti de la même chair, de ce grand tout. Que nous ne faisons qu'un dans l'unité.
Je me rassis, et me mis à chialer derechef. Je tremblais, pris de spasmes incontrôlables qui prirent fin lorsque les chants cessèrent.

Après l'office, Sophie et moi partîmes arpenter la ville. Nous nous posâmes dans un grand parc où elle m'interrogea sur mon état. Elle me demanda si j'en savais plus sur le changement que j'avais senti s'opérer en moi à Ligonde. Malheureusement ce n'était pas le cas, ma tête refusait encore d'admettre l'évidence.
Elle ouvrit son sac et m'offrit une photo qu'elle venait de faire développer, la photo de nous, qui avait été prise la veille, devant la cathédrale. Touchante attention qui me fit vraiment chaud au cœur.
Nous partîmes manger, puis je la raccompagnai à son gîte le temps d'une sieste. De mon côté j'aspirais profondément à me décrasser. Je ne pouvais plus me sentir ! La pauvre Sophie avait l'impression d'être suivie par un putois. Il faut dire qu'après deux jours passés à transpirer dans des vêtements sales et mouillés, le tout aillant macéré toute une nuit dans un duvet… il ne fallait pas s'attendre à sentir la douceur printanière !
On m'indiqua un local tenu par une association pour pèlerins fauchés où je pouvais prendre une douche. Malheureusement après avoir passé trois quarts d'heure à chercher le lieu, j'appris qu'il fallait raquer dix euros pour utiliser ce service, presque le coût d'une nuit de gîte "faut pas déconner non ! De toute façon j'ai pas un clou". Je suis retourné à l'auberge où Sophie siestait, il s'y trouvait un petit parc équipé d'une fontaine, c'était parfait pour une toilette de chat.
Je sorti une chemise propre et le pantalon de lin blanc que j'avais trouvé dans une gîte quelques jours auparavant.Nouvelle apparition de Sophie, après moult conversations, elle m'offrit un verre.

Et puis ce fut l'heure, celle des adieux. C'est ici que nos chemins se séparaient. Elle allait continuer jusqu'à Fisterra, c'est quatre jours de marche plus tard et au bord de l'océan, ce bout du monde, qui marquerait la fin de son pèlerinage.
Avant d'entamer mon chemin, j'avais également l'intention de m'y rendre. Mais au gré de mes pas, j'avais compris que ce n'était pas ma destination. Continuer aurait été pour moi un moyen de prolonger le chemin, l'épuiser à bout de souffle pour ne pas affronter la réalité. Il était bien terminé, ici, à Santiago de Compostela.
La séparation avec le chemin est quelque chose de difficile pour le pèlerin. Beaucoup pensent qu'il est le seul endroit où l'on peut se sentir aussi connecté au monde, aux gens, à Dieu, à soi. Alors qu'en fait, il n'est qu'un beau moyen d'y parvenir, mais loin d'être le seul. Même dans notre quotidien nous pouvons arriver à cet état (aujourd'hui je peux en témoigner, ô bien sur ce n'est pas toujours simple, mais je peux t'affirmer que c'est possible).
Nous nous sommes enlacés chaleureusement, puis elle s'en est allée. 

Je suis resté un petit moment dans le square du gîte, histoire de sentir où était ma place.
Quand je me suis décidé à m'en retourner à la cathédrale, je fus abordé par un type qui me demanda comment s'y rendre. Je lui proposai de faire route commune. Santiago ! Il s'appelait Santiago ! Et avec ses cheveux mi-longs, blanc-gris et sa barbichette, il avait une véritable gueule d'apôtre.
Arrivés devant la cathédrale, il m'invita à dîner dans un restaurant argentin (pays dont il était originaire), tenu par des Uruguayens.
Quel dîner ! Il venait de réaliser mon fantasme culinaire de la Galice… manger du poulpe ! Il avait fait charger la table de bon vin, de poulpes, moules, encornets, tapenades… Un vrai festin.
Au cours de la conversation il me raconta l'histoire d'une incroyable rencontre qu'il avait faite en chemin.
Ayant atterri à Madrid, il avait pris un train pour se rendre à Pamplona. Il y avait fait la rencontre d'une femme avec qui il avait beaucoup d'affinités. Le "hasard" les a fait se retrouver à Burgos, où ils s'y sont trouvé de nombreux points communs dans leur parcours de vie. Puis ils se sont à nouveau retrouvés "incidemment" à Léon. Il avait senti sa présence, et l'avait retrouvé au gré de ses déambulations dans la ville.
"Je ne sais pas ce que c'est, me dit-il, tous ces points communs, cette évidence qu'il y a entre nous, cette complicité, ce lien qui nous uni, qui me la fait sentir lorsqu'elle est proche… je ne sais pas ce que c'est… si c'est La Femme… Ce qui est certain mon ami, c'est que lorsque tu l'as trouvé, il ne faut pas la laisser filer. Sans quoi tu le regretterais pour l'éternité !"