chapitre XXXII

De bonne heure et de bonne humeur, je me suis levé et suis parti marcher du premier pas. Il faisait beau, l'air était doux, un vrai bonheur de marcher par ce temps. "Par contre j'ai faim", je n'avais rien mangé depuis la veille. "Ô que j'ai faim." c'est en prononçant intérieurement ces mots qu'une assiette de crêpes apparue miraculeusement devant moi. "Servite peregrino" me dit la vieille dame qui tenait l'assiette composée d'une montagne de crêpes.

J'avançais tranquillement, quand une femme me doubla, les bras en l'air, gesticulant dans tous les sens. Quelques minutes plus tard, c'est moi qui la doublai, cette fois elle chantait. Puis elle me redoubla, gesticulant. Elle me regarda, me fit un grand sourire et me dit, en espagnol "quand la musique m'emporte, je suis incapable de contrôler mes mains." "J'ai connu un pédophile qui disait la même chose, lui dis-je". Fou rire général. Nous nous sommes présentés, Flavien-Estrella-Estrella-Flavien. Elle en était à son troisième chemin en trois ans.
Nous avons marché ensemble jusqu'à Samos, très belle ville située sur une variante de quelques kilomètres de l'itinéraire classique. Elle m'invita à manger un menu du pèlerin au resto juste en face du monastère bénédictin où nous dormions.
Le lendemain nous avons cheminé jusqu'à la Casa de Carmen, peu après Sarria. Sarria marque le décompte de moins de cent kilomètres avant d'arriver à Santiago… cette fois ça y est, ça sent l'arrivée.
La Casa Carmen. Toute une promesse, ce gîte tenu par une brave dame, qui a donné son nom à l'établissement, vaut vraiment le détour. Très confortable, de plus la tenancière est des plus truculentes.
Au court de la journée, Estrella m'avait confié ses blessures, trois ans qu'elle n'arrivait pas à cicatriser d'une séparation amoureuse. Depuis elle souffre de douleurs à la poitrine. Je me suis proposé de la magnétiser, au coucher du soleil, nous étions un soir de pleine lune. Ce fut très fort, elle a pleuré toutes les larmes de son corps lors de la séance.
Le jour suivant nous nous sommes arrêtés à Gonzar. Estrella était encore retournée de la séance de la veille, mais plus légère, plus apaisée.
Le soir dans le dortoir, les seuls couchages disponibles étaient en haut de deux lits superposés, côte à côte.
Nous avons discuté un petit moment, puis Estrella me prit dans les bras. L'enlacement durant, je compris rapidement que notre relation de camarades pèlerins pouvait basculer au moindre geste invitatoire de ma part. Si la demoiselle était des plus agréables, ma tête et mon cœur savaient que ce n'était pas une bonne idée, que ce n'était ni le lieu, ni le moment, ni la bonne personne. "Ni la bonne personne ? Qu'est-ce que tu racontes ma couille ? Pourquoi ne serait-ce pas la bonne personne ? Ce serait qui dans ce…", ma pensée fut interrompu d'un chaste baiser sur la joue me souhaitant bonne nuit. "Ouf, sauvé".

La marche matinale fut silencieuse, comme alourdie du sous-entendu de la nuit. Mais cela n'a pas duré.
Arrivé à Ligonde, dix kilomètres plus loin, nous fûmes invités à boire le café par les hospitaliers d'un donativo tenu par un temple protestant américain. Ils ont vite réchauffé l'ambiance. Je me sentais à ma place en ce lieu. Quelque chose me disait qu'il fallait que j'y passe la nuit. J'en fis part à Estrella qui m'informa qu'elle allait continuer (elle avait rendez-vous le lendemain avec une amie bien plus loin).
Puis Sophie est arrivé, Estrella me salua chaleureusement et s'en alla continuer son chemin. J'étais heureux de retrouver Sophie. D'autant qu'elle aussi s'était décidée à dormir dans ce petit paradis. Nous avons papoté, rigolé, siesté l'après-midi durant.

Après le repas, les hospitaliers proposaient un temps d'échange en invitant les pèlerins à choisir une image, dans un paquet de cartes, qui représentait l'état d'esprit que son détenteur avait avant de partir sur le chemin. Au second tour, nous étions invités à en choisir une autre indiquant l'état d'esprit dans lequel nous étions à l'instant, puis au troisième tour, dans quel état d'esprit nous souhaitions quitter le chemin pour s'en retourner chez nous.
Le tout se passant en anglais, langue dont je suis quasiment imperméable. L'une des hospitalières me traduisait ce que mes compères racontaient, et Sophie traduisait ce que j'avais à dire.
C'était un moment de partage très intense, chargé en émotions. Pour ma part je ne me souviens plus de ce que j'ai baragouiné mais ça avait l'air d'en avoir aussi touché quelques-uns.

Une fois le temps de partage terminé, je me suis précipité au dehors fumer une clope. Je tremblais, pris d'une intense émotion, comme si l'arbre de ma vie venait de m'apparaitre beaucoup plus grand qu'il ne l'eut jamais été, comme si des centaines de milliers de nouvelles branches, de possibilités, venaient d'apparaitre. Je sentais un profond changement s'opérer. J'étais effrayé. Sophie me rejoignit et me prit dans ses bras. C'eut un effet des plus apaisants, rassurant.
Nous avons débriefé au sujet de ce temps de partage et de ce lieu, puis elle partit ce coucher. Moi, je fumais encore.
Cinq, six, clopes plus tard, je suis monté dans le dortoir, où à peine y avais-je posé le pied que Sophie me pris à partie, elle se réjouissait allègrement de voir son lit pourvu d'une couette ! "Ya une couette !" glapissait elle en tapant des pieds dans le pajot…
Je mis du temps à m'endormir, la peur était toujours là, j'avais la boule au ventre, et je ne comprenais pas pourquoi. Tout du moins je ne voulais pas comprendre.

Sur la table du petit déjeuner, il y avait une ribambelle de cartes postales du lieu, chacune personnalisée d'un mot des hospitaliers.
Ce jour-là nous avons cheminé à trois, Bibi bien sûr, Sophie, et Slava, un Russe avec qui Sophie avait déjà marché quelques fois. Il parlait un Français impeccable et jurait à la perfection "merde ! Fais chier ! Putain !..", il connaissait une myriade de grossièretés. J'ai toujours considéré que l'on ne parle bien une langue que lorsque l'on sait naturellement jurer dans celle-ci.
Arrivés à Melide, Sophie nous invita à boire un pot de rouge. Occasion de faire la connaissance de François, que je rebaptiserai en toute amitié Droopy.
Ce soir-là, j'ai dormi sur le banc situé devant le gîte municipal.

A mon réveil, le père Noël avait glissé cinq euros dans ma chaussure gauche. Ça m'a fait chialer comme une madeleine.
 Qu'est-ce que nous avons ri Sophie et moi, une merveilleuse journée de marche ! Pourtant il pleuvait, et sacrément en plus. Deux gamins, nous étions deux gamins qui jouaient sous la pluie en marchant, en chantant (Jésus est né en Provence et autres drôleries du genre), en sautant dans les flaques d'eau…
Nous sommes arrivés trempés de la tête aux pieds à l'auberge de Boni, que nous avions eu beaucoup de mal à trouver.
La douche fut des plus délassante. Repas, puis, Sophie et moi sortîmes boire notre tisane et fumer, comme deux petits vieux, sur la terrasse.
Le chemin défilait dans ma tête, je n'en revenais pas de tout ce que j'avais accompli, tous ceux que j'avais rencontré.

"Cette fois ça y est, me dis-je une fois couché, demain… tu arrives à Saint-Jacques !"