chapitre XXXI

Nous étions en plein solstice d'été, quand Sophie et moi grimpions au point le plus haut du Camino Francès pour assister à un lever de soleil, en l'un des plus mythiques lieux du chemin. Sophie me confiait avoir, depuis quelques jours, ressenti comme des vibrations dans les mains à certains endroits du chemin. Elle en vint à me demander si je n'étais pas étranger à ce phénomène, si je lui avais fait quelque chose à la Casa de los Dioses, bien qu'elle n'y avait rien ressenti. Je lui expliquai ne rien avoir fait d'autre qu'amorcer la pompe de quelque chose qui existait déjà en elle, lui faire prêter attention à sa sensibilité aux énergies.

Les couleurs du jour commençaient à s'installer dans un ciel bien dégagé lorsque nous avons atteint le monticule de pierres qui constitue le socle de la Cruz de Ferro. La plupart d'entre elles ont été portées sur plusieurs centaines de kilomètres par des pèlerins les ayant ramassées au début de leur chemin, symbole magnifique du poids inutile que nous portons tous sur notre dos ou dans notre cœur, dans le but de s'en délester, ici au pied de la croix.

Nous pensions avoir une vue dégagée sur la vallée pour assister à ce spectacle, comme le sentier pouvait le laisser croire, mais l'endroit est encerclé de cèdres et autres conifères en tout genre. Passé ce bref instant de déception, nous avons retrouvé la plénitude du présent lorsque les premiers rayons de soleil sortirent du bois. C'était magnifique, nous avons savouré chaque secondes de ce lever de soleil, chaque nuance de couleur, chaque respiration en ce lieu.
Quelques minutes plus tard, nous nous installions dans le pré adjacent, profitant de l'air pur et de la fumée de cigarettes. Sophie m'interrogea derechef au sujet du magnétisme, me demandant comment cela fonctionne, à quoi ça sert, pourquoi certains peuvent et d'autres non… et j'en passe.
Je lui ai brièvement exposé que tout être vivant est capable de ressentir l'énergie, que personne n'a le don du magnétisme. C'est un mythe, certains ont simplement plus de prédispositions que d'autres, nous sommes tous en permanence traversé par l'énergie, nous sommes des canaux, et comme n'importe quel canal il nous est possible de rediriger le flux, de s'agrandir pour laisser passer encore plus de débit, ou de le réduire au minimum, comme nous le faisons malheureusement bien souvent sans nous en rendre compte. Mais plutôt que de palabres, je lui proposai d'en faire l'expérience.
Nous nous sommes mis pieds nus, face au soleil, je lui montrai comment faire grandir le canal, tout bêtement, en levant les bras, lentement, du sol vers le ciel, tout en respirant et visualisant la lumière monter.
J'ai vibré très fort, elle aussi. Après quelques renouvellements de ces mouvements, je lui proposai de faire une simple circulation d'énergie. Face à face, nous avons apposé nos mains à quelques centimètres l'un de l'autre. Je l'invitai à fermer les yeux et se laisser aller tout simplement à sentir sans y mettre la moindre intention. J'en fis de même.

Mes mains se sont mises à vibrer de plus en plus fort, je sentais l'énergie circuler en nous et au-delà, dans un doux et paisible tourbillon. Cette énergie commençait doucement et chaleureusement à prendre place dans chaque cellule de mon corps, jusqu'à ce qu'elle se concentre en mon cœur qui se mit à battre à toute vitesse. Puis, je fus comme traversé d'une lumière, en une fraction de seconde qui se déroulait hors du temps. Comme si une vie, plusieurs vies s'étaient déroulées pendant cette fraction de seconde. L'illumination, en cet instant tout était évident, en cet instant je savais. J'étais totalement connecté à l'univers qui venait, à ce moment précis, me délivrer un message.

Soudain cette éternité est redevenue seconde, mon corps retrouva ses sensations, ses vibrations. Sophie et moi étions physiquement beaucoup plus proches qu'au début, comme attirés tels des aimants. Nous avons ouverts les yeux, à ce moment-là j'ai senti s'enfouir le message. Oublié, disparu. La fraction de seconde n'avait pas existé, mais les sensations étaient très fortes.
Sophie pleurait, moi aussi. Je l'ai prise dans mes bras.
Elle était bouleversée, émue, émerveillée par ce qui venait de se produire. Elle venait d'être touchée par la grâce.

Nous avons discuté de tout cela en redescendant, elle était pleine de joie, pleine de vie, c'était vraiment beau à voir. Nous nous sommes arrêtés près d'une rivière à Molinaseca, d'où nous pouvions voir le parfait reflet du pont qui la chevauchait, la parfaite image reproduite dans l'eau.
Nous avons ri, nous sommes racontés nos vies, encore. Sophie se disait heureuse de partager tout ça avec moi, de pouvoir être totalement elle-même avec moi qui semblait être son miroir en homme. "Enfin une relation saine basée sur le partage, sans la moindre ambiguïté l'un envers l'autre, lui dis-je. C'est vrai qu'on se ressemble beaucoup, et en plus on a les mêmes cheveux." C'était bon en effet, j'étais heureux d'avoir vécu ça avec elle, dans une relation simple, sans ambiguïté.
Nous avons continué de marcher pour atteindre le donativo d'El Acebo où, pour achever dignement ce merveilleux solstice d'été, nous avons assisté au coucher du soleil. 

Le lendemain, nous avons marché jusqu'à Ponferrada. Dans le dortoir, je fis la rencontre d'un papy de quatre-vingt-cinq ans, qui s'était fait voler son portefeuille à Léon. Il y était resté le temps de recevoir un mandat de sa fille afin qu'il puisse terminer son chemin. Il était très préoccupé car il voulait se rendre en bus je ne sais plus où, histoire de se reposer une semaine avant de reprendre le chemin, mais il ne savait pas où se situait la gare routière, ne parlant pas l'espagnol il n'arriverait pas à se faire comprendre… Je me suis proposé de partir avec lui, dès le réveil, en quête de la gare routière et de m'occuper de faire la traduction.
Rassuré, nous avons bavardé un brin avant d'éteindre la lumière. C'est là qu'il me confia être sur le chemin pour honorer une promesse faite à sa défunte épouse. Sur son lit de mort, elle lui avait demandé de prendre soin de lui, d'avoir des projets. Alors il lui à promis de partir en pèlerinage.
Au matin, nous partîmes donc à la recherche de son moyen de transport, petite pause déjeuner sur la route, gare routière, bonjour madame, merci madame, papy dans le bus, merci Flavien, c'est un plaisir papy, prends soin de toi, bon chemin. 

Il n'était pas loin de onze heures du matin lorsque je quittai la gare routière et peinai à retrouver le chemin. Ce n'était vraiment pas la bonne heure pour attaquer une journée de marche sous un cagnard de plomb !
J'avais tellement chaud que je ne cessais de m'arrêter dans les rares coins d'ombre que je trouvais. C'était insoutenable. Malgré la chaleur et les difficultés qu'elle m'imposait, je ressentais le besoin d'avancer, il fallait continuer, chercher où était ma place.
Crac ! La lanière gauche de mon sac à dos venait de rompre. Dépité, j'ai reluqué l'affaire, fait un bricolage avec mon nécessaire de couture… "ça tient, ça fait mal mais ça tient… rien à foutre on continuera comme ça. Hors de question de renoncer pour si peu et si proche de Saint-Jacques".
Arrivé à Villafranca Del Bierzo, j'étais assoiffé. J'arpentais les rue en priant le ciel qu'une bière me tombe dessus (loin d'être alcoolique, une bonne bière après une journée comme ça, je ne connais rien de mieux). Un pas "une bière Seigneur, s'il te plait !", un pas "une bière père éternel, je t'en supplie"…
Une vingtaine de pas et de supplications plus tard, j'entendis un "ouhou Flavien, tu viens boire une bière ?", c'était Jean-François et Caroline. Toujours là pour exhausser mes prières ces deux tourtereaux. Nous avons bavassé un bon moment, puis Sophie, traversant la place, est venue me saluer et nous rejoignit à table. Jean-François et Caroline s'en allant regagner leur gîte, m'invitèrent à y passer la nuit. Ne souhaitant pas abuser de leur générosité, je les remerciai et me décidai à dormir dehors.
Sophie et moi avons discuté un bon moment avant qu'elle ne s'en aille manger en son gîte. "Bonne nuit".
Bonne nuit, tu parles ! Je me suis d'abord installé sur le banc d'un parc bordé de roses, et en ai déguerpi fissa après m'être fait dévorer par une nuée de moustiques. Je pris ensuite place sur la pelouse derrière l'église et m'endormis paisiblement.
Je rêve qu'il pleut, je me réveille, j'entends pshiittttt, je bondis, j'entends pshut pshut pshut pshut pshuuuut criiiik pshut pshut pshut pshut… je dégage, trempé comme une souche. Putain d'arrosage automatique ! J'avais réussi à épargner le duvet. Je me suis changé, l'horloge affichait quatre heures "les moustiques sont couchés, je retourne à la roseraie !".

Réveillé à l'aube par le bruit d'une ville qui s'active, je suis parti me rincer à la rivière et me suis enfilé dix kilomètres avant de m'affaler sur un banc.
J'avais faim, j'ai sorti les trois spéculos qui me restaient de ceux que mon ami Manu m'avait expédié avant mon départ.
Je vis passer Caroline à toute vitesse qui me salua de loin, l'air furibard, sans s'arrêté. Bizarre. Puis Jean-François arriva aussi en trombe, avec un salut aussi, mais plus docile, presque plaintif. "Ils ont du s'engueuler, me dis-je". Quelques minutes plus tard, Sophie arrivait, toute guillerette faisant valser son bâton entre ses doigts. Confirmation, Caroline et Jean-François s'étaient bien engueulés, elle avait assisté à la scène. Nous rions et repartons ensemble, jusqu'à arriver à un petit coin de paradis, L'Arbre à Rêves. Situé en bord de rivière, il y a des bancs en palettes, une étale avec quelques fruits et sucrerie en libre-service, et un arbre dont chaque branche était ornée de petits papiers roulés suspendus par des fils. Les pèlerins étaient invités à y écrire et suspendre un de leur rêve.
Nous sommes restés dans ce petit paradis une bonne heure. Et hop c'est reparti. Cap sur La Faba.
Sophie s'était proposée de m'offrir le gîte, mais j'ai préféré décliner. Nous nous sommes retrouvés, quelques minutes après ses formalités d'entrée et sa douche, sur la terrasse du gîte. Elle avait mal au pied et me demanda si je pouvais la magnétiser. Je le fis, la guéris, et visiblement fait remonter quelques émotions.
Le vent s'était mis à souffler. Assez fort. J'avais l'impression qu'il m'invitait à continuer de marcher. Il soufflait de plus en plus fort. "C'est bon, j'ai compris, j'y vais". C'était irrésistible, il me fallait partir. Je fis mes adieux à Sophie, qui était partagée entre la tristesse de me voir partir et le plaisir de continuer de nouveau seule. Quoi qu'il en soit, nous étions convaincus que nous nous retrouverions avant Saint-Jacques.

La nuit commençait à tomber, un brouillard s'installait au loin sur le chemin. La lune m'éclairait, c'était sublime. J'arrivais au pays du mystique… La Galice. Dans le brouillard, je voyais à peine le chemin. C'était beau, je repensais à tout ce que je venais de vivre, au peu de kilomètres qu'il me restait à parcourir… "Ô putain ! Un taureau ! Gentil, gentil. Ouf, il est cool."
O Ceibrero. Une énergie forte s'y dégageait, je vibrais très fort. Et puis quelle ambiance, un village celte dans le brouillard.
Je me suis endormi comme un bébé, leur cœur rempli de joie, sous un préau nanti d'une fontaine.

"Il me reste peu ou prou une semaine de marche avant d'arriver à Saint-Jacques… Qu'est-ce que tu me réserves encore ?".