chapitre XXX

Après avoir marché jusqu'à vingt-deux heures, je fis halte à quelques dix, quinze kilomètres de Léon. Il s'y trouait une fontaine composée de deux bassins, d'un banc, le tout recouvert d'un toit. Idéal ! Le clochard céleste n'a pas besoin de grand-chose, un point d'eau pour se désaltérer et faire sa toilette, un abri contre la pluie, du froid et des regards.
Au réveil, je me suis baqué dans le plus gros bassin d'eau glacée. Vivifiant ! A peine finis-je de me rincer que des bruits de pas retentirent. Je sortis de l'eau à la hâte et enfilai ma serviette autour de la taille. Je ne suis pas d'un naturel très pudique, mais la température de l'eau ne m'aurait pas présenté sous mon profil le plus flatteur…
Fausse alerte, j'eus largement le temps de me sécher et de me vêtir avant de rencontrer mes assaillants, qui n'étaient autres que Marie et Philippe.
Cap sur Léon, j'ai retrouvé Sophie en chemin qui m'a raconté sa touchante soirée en compagnie de Silvia et de Ricardo.
J'en suis reparti le lendemain, de bonne heure.

La journée fut riche en rencontres… Silvia, qui m'avait été brièvement présentée par Sophie deux jours avant, Ludovic, qui lui aussi a tenté de m'apprendre à jongler, en vain. A la nuit tombée, j'ai de nouveau trouvé un banc accueillant où je m'y suis effondré de fatigue, y ai dormi d'un profond sommeil interrompu au lever du soleil par une incommensurable envie de fruits.
Je mangeais à ma faim, mais je n'avais pas consommé de fruits depuis près de trois jours. Tout en me rinçant à la fontaine, je priais pour me délecter de jus d'orange, de tranches de pastèque…
Mes prières furent distraites par un "mais oui c'est bien lui", venu de Jean-François et Caroline, qui m'invitèrent à prendre le café au village le plus proche. Nous avons ensuite marché près d'une heure ensemble, jusqu'à ce que ma prière du réveil soit exhaussée de la plus étonnante manière.

Perdu sur la colline, au beau milieu de nul part, se trouvait une minuscule hacienda étalant, au sol et sur un stand, des fruits à n'en plus finir. Melons, pastèques, pêches, cerises, abricots. Il y avait aussi des œufs, du pain, du lait, du café, du thé, de la confiture. Et pour couronné le tout un grand panneau "free ! Help yourself". Un homme, cheveux mi long aux yeux clairs, vêtu d'un tee-shirt rouge et d'un jogging en poutre apparente, s'approcha.
"Bienvenidos en la casa de los Dioses, me llamo David, servite, todo es gratis en la casa de los Dioses". Incroyable !
Jean-François, Caroline et moi avons savouré quelques fruits avant de nous séparer, ils voulaient continuer de marcher. Quant à moi, je souhaitais en savoir plus sur ce lieu.
Après leur départ, David est venu me parler, m'interroger sur mon chemin. Nous discutâmes une bonne heure. J'y appris qu'après des années à sniffer de la coco et à travailler dans des milieux peu recommandables, il a ressenti "l'appel à servir son prochain". Il a donc racheté cette mini hacienda, où il vit toute l'année, sans eau courante, ni électricité, pour offrir à manger et dormir aux pèlerins.

Tranquillement assis sur un banc douillettement fourni en coussins, je vis Sophie arriver, un grand sourire aux lèvres. J'étais heureux de la revoir. Elle aussi. Pendant que David nous préparait une omelette, nous avons discuté de nos derniers jours sur le chemin, de nos vies, nos familles. Une fois de plus j'étais saisi par la similarité de nos histoires.
Nous avons discuté ainsi un long moment, de tout, de rien, jusqu'à ce que son regard se porte sur un cercle de pierre disposé au centre de la cour. M'interrogeant à ce sujet, je lui expliquai qu'il s'agit d'un cercle visant à concentrer l'énergie lorsque l'on circule à l'intérieur. S'en est suivi un débat sur le magnétisme, où je lui exposai quelques principes de bases, puis vins à lui annoncer qu'elle aussi, à l'instar de tout être vivant, était en mesure de pratiquer. J'ai posé ma main à quelques centimètres de son épaule et l'ai invité à prêter attention à ce qu'elle pourrait ressentir à l'avenir.
Partis vers dix-sept heures, nous avons beaucoup rit lors de cette marche, de blagues en anecdotes et contrepèteries. Arrivés à Astorga, Sophie m'invita à passer la nuit au gîte municipal. J'ai profité de son téléphone pour donner quelques brèves nouvelles à la famille et aux amis.

Au réveil, Sophie était déjà partie. Dieu qu'il faisait chaud ce jour-là ! Il y avait quelques montées en plein cagnard qui me faisaient l'effet de vivre en enfer. D'autant que dans un mouvement brusque, je ne sais trop ce que j'ai branlé à ce moment-là, je fis tomber ma bouteille d'eau qui en profita, la salope, pour se vider de l'intégralité de son contenu.
"Merde ! Je suis dans un four à ciel ouvert, pas de village avant cinq kilomètres, et plus une seule goutte d'eau… Deux stratégies : soit tu y vas lentement et tu fais durer "le plaisir" mais au moins tu économises tes forces, soit tu fonces, tu ne t'arrêtes pas tant que tu ne trouves pas d'eau".
J'ai commencé par adopter la seconde méthode jusqu’à la limite de la syncope ; puis me suis tenu strictement à la première idée, avançant à la vitesse d'un escargot sur le dos d'une tortue.

Tant bien que mal, je finis par arriver à Rabanal del Camino. Épuisé, je traversai l'entrée du village lorsque j'aperçus Marie, Philippe et Sophie. Elle avait l'air de m'attendre. Ils m'invitèrent à boire une bière… Quel bonheur !
Mon impression était la bonne, Sophie m'attendait bien, elle me proposa de nous lever très tôt pour assister au lever de soleil à la Cruz de Ferro, ce que j'acceptai avec plaisir.
Nous avons partagé le repas, durant lequel je me suis agenouillé pour la demander en mariage lorsqu'elle me proposa une part de fromage. Du bleu !
Fou rire of course, décuplé lorsqu'elle m'expliqua un jeu de son cru consistant à mimer les expressions. Elle pensait qu'en me mettant au sol j'allais me taper le cul par terre… elle illustra ses propos en mimant ladite expression.
Nous partîmes nous coucher, nous donnant rendez-vous à quarte heures et demi.

L'idée d'assister au lever de soleil, en ce point hautement symbolique du chemin, me réchauffait le cœur, mais je ne m’attendais pas à vivre quelque chose d'aussi intense !