chapitre XXVIII

Au matin, j'ai marché quelques kilomètres avec Sophie, nous avons tranquillement continué nos confidences, pris un café ensemble, et je dus me résoudre à m'arrêter peu avant la mi-journée. Il fallait bien l'admettre, une nouvelle tendinite avait élu domicile en ma jambe droite. Nous nous dîmes adieu. Je m'assis sur un banc, calme, sans trop m'inquiéter. Je suis resté assis là une bonne heure, à méditer, contempler, j'étais totalement là.
Une mamie vint s'assoir à mes côtés, m'offrit quelques biscuits qu'elle sortit de son sac, puis s'en alla.

Me sentant un peu mieux, j'ai continué de marcher jusqu'à Vilarcazar de Sirga. Je pris un lit dans le donativo, où je retrouvais Medhi (rencontré la première fois à Saint-Jean-Pied de Port). Medhi était à bout. C'était un sacré personnage ! Il se présentait comme un acteur Germano-Turc, parti sur le chemin de Saint-Jacques pour montrer qu'un musulman peut marcher aux côtés des chrétiens, en toute amitié, sur un chemin de pèlerinage.
J'aimais beaucoup cette démarche, malheureusement je me rendis vite compte qu'il n'était pas forcément le meilleur représentant de sa religion. Bourré comme une valise du matin au soir, il finissait la plupart de ses étapes en taxi. Ajoutons à cela son obsession pour les culs, et son irrépressible besoin de combler leurs vides lorsqu'il en croisait. Il n'en était pas moins un très sympathique bonhomme haut en couleurs.

Quelques minutes plus tard, je retrouvais Jean-François et Caroline, rencontrés à Navarrenx. Quel plaisir de les retrouver et d'apprendre à mieux les connaître. Nous sommes allés prendre un verre ensemble sur la place du village, où nous fûmes rejoints par un couple de touristes qui se rendait au Portugal. Au fil de la conversation, l'étape du lendemain est venue sur la table, j'appris qu'elle serait de dix-huit kilomètres, sans rien. Ni point d'eau, ni commerce, ni route. Rien. Compte tenu de ma tendinite, le couple de touristes m'invita à me conduire en voiture peu avant Sahagun.
J'étais très embêté car cette étape me faisait baver d'envie, mais je n'avais aucun moyen de repli en cas de pépin. Etant au sommet de la douleur et me sentant totalement incapable de marcher cette distance, je pris leur proposition comme un cadeau du ciel.

Nous en retournant au gîte, Jean-François, Caroline, et moi fîmes la connaissance de Bastien, un jeune financier tout droit sorti d'un burn-out. Nous avons passé la soirée à causer théologie, ce qui était musclé, compte tenu de l'athéisme prétendu de ce dernier.
Mais comme toujours, son athéisme n'était qu'un refus de son esprit. Je n'ai jamais rencontré un seul vrai athée de ma vie. A chaque fois que quelqu'un s'est présenté ainsi à moi, j'ai pu constater qu'il avait tout de même foi en quelque chose, et bien souvent, les plus combatifs sont en réalité en colère contre Dieu. C'était le cas de notre nouvel ami.

Arrivé à Sahagun, étape importante pour les pèlerins puisqu'elle représente la moitié du camino francès, je me demandais si j'allais tout de même marcher un peu ou non. Quelque chose me disait qu'il me fallait rester dans cette ville.
Je l'ai arpentée, en long, en large. Rien. Pourtant j'étais sûr que c'était bel et bien ma place. Qu'à cela ne tienne, je me suis allongé sur le banc en pierre de la place principale, disant à Dieu de me réveiller quand il aurait besoin de moi.
Quelques minutes plus tard, je fus réveillé par Luis et Vénus, les Mexicains rencontré à Itero del Castillo. Ils venaient d'arriver, et allaient se chercher un lit à l'albergue municipale, où ils souhaitaient m'inviter. J'acceptais avec plaisir.
Après la messe du soir, Luis me dit qu'il serait pour eux un honneur que de m'inviter à dîner. A table, la conversation ne se faisait qu'entre Luis et moi, Vénus avait fait vœux de silence pour la journée. Elle le regrettait amèrement pendant le repas. Les sujets la passionnant, elle brulait d'envie d'intervenir pour donner son assentiment, compléter ou avancer sur nos propos. De temps à autres, elle écrivait sur son smartphone et le passait à Luis pour qu'il nous fasse part de ses considérations.
Un mot finit par lui échapper, "Jésus" ; au moment où j'expliquais, tout en pressant la bouteille de vin au-dessus du verre de Vénus comme pour l'essorer et en extraire la dernière goûte, que lorsque l'on écoute son cœur on ne manque jamais de rien, même pas de vin… un homme de la table voisine, s'en allant, vint nous donner sa bouteille de vin remplie presque aux trois quarts, nous disant qu'il n'en voulait plus.
"Qu'est-ce que je disais", dis-je en souriant de cet heureux "hasard".
Vénus se mortifia d'avoir parlé, il y avait pourtant peu de chance que Dieu ne lui en tienne rigueur. Personnellement, je ne crois pas qu'il attende que qui que ce soit fasse vœux de silence. Je le regrette parfois vivement lorsqu'il m'arrive certaines stations de radio…

Réveillé à quatre heures et demie par une bande de ritals forts bruyants, j'ai traîne jusqu'à dix heures dans la ville avant d'avancer à la suivante, Calzada del Coto, où après cinq kilomètres de marche, j'allais m'arrêter pour la nuit. Ma jambe me faisait toujours mal.
Arrivé vers midi, je suis passé devant le bar où Fernando m’interpella d'un "ô que dia tan bonito". Il m'invita à boire une bière en compagnie de ses nouveaux amis. Quelques minutes plus tard, Sophie arriva me disant "bah ? Flavien, tu voles ?", toute surprise de me trouver en ce lieu avant elle.
Fernando, s'apprêtant à partir avec son nouveau groupe, me demanda de les accompagner. Mais je n'étais pas en état. Il m'offrit cinq euros, me sera dans ses bras et me dit adieu.


Je m’offris un verre de vin et en proposai à Sophie, qui préféra décliner l'offre et siroter dans mon verre, et les deux autres qui suivirent.
Elle hésitait à continuer un peu ou s'arrêter là. Les discussions s'enfilant, il n'était plus l'heure à la marche.
Nous avons partagé le dîner (dans le sens où elle avait les pâtes et la sauce, moi le réchaud à gaz), et passé la soirée à discuter, rire, nous confier.