chapitre XXVII

Ma jambe me faisait de plus en plus mal. Je reconnaissais les symptômes de la tendinite. Cela ne m'effrayait pas, plus rien ne me faisait peur. J'adaptais mes pas, mes étapes, c'est tout.
Deux jours après Grañon, au petit matin, je retrouvais Marie et Philippe, le couple rencontré à Moissac. Quelle joie était-ce. Deux chaleureux visages que je n'avais point vus depuis des centaines de kilomètres et que je ne m'attendais absolument pas à revoir. Ils m'invitèrent à petit-déjeuner au café gîte du coin. L'occasion de nous raconter la traversée des Pyrénées, nos sentiments sur le chemin espagnol. Et aussi de faire la rencontre d'un couple de globetrotters, partis faire un tour du monde à vélo. Ils s'étaient arrêté six mois au Pérou, pour un merveilleux événement, la venue au monde de leur petit bout. Le chemin était leurs derniers jours d'aventures, ils le faisaient à l'envers pour rentrer chez eux, présenter le poupon à la famille et se sédentariser.

Burgos. La ville, ça fait toujours un drôle d'effet. Je me suis retrouvé à déambuler dans les rues, la truffe au vent sans trop savoir où j'allais.
Jusqu'à ce qu'un autochtone  assis en terrasse, passablement éméché, m'invite à boire une bière en sa compagnie. Miguel, un brave citadin travaillant dans la publicité qui aspirait à vivre autrement mais qui "ne sait rien faire d'autre" comme il disait. Il était tellement heureux de partager un verre avec un pèlerin, qu'il m'offrit un paquet de clope, cinq balles et dix minutes de conversations avec sa mère, au téléphone. Une femme très pieuse qui m'avait supplié de prier pour elle et son fils.
J'ai dormi dans un gîte paroissiale en plein cœur de la ville. Ma réputation semblait m'avoir précédé. Lorsqu'elle tamponna ma créanciale, elle s'avait exactement qui j'étais et pourquoi je me trouvais sur le chemin. Elle m'avait immédiatement conduit au bureau de l'abbé pour un entretien particulier.
Il semblait que la mise à jour du col de Roncesvalles ne lui soit pas parvenue. Mais qu'à cela ne tienne, j'étais parfaitement disposé à rencontrer l'abbé.
Il m'interrogea sur mon histoire, me demanda où j'en étais dans mon parcours de discernement. Je lui expliquai avoir compris que le sacerdoce n'était point ma vocation, qu'il était pour moi un moyen de me fuir, d'échapper à mes peurs, notamment celle des relations amoureuses qui m'avaient beaucoup fait souffrir. Que la vision chrétienne de Dieu me semblait, soit, la moins énervante et la plus proche de mes convictions mais pas totalement. Il m'écoutait, comme un psy. A la fin de l'entretien, il me dit que j'avais bien raison de ne pas rentrer dans les ordres. Que bien d'autres chemins mènent à côtoyer Dieu. Tous, en fait. Qu'il y d'autres moyens de servir l'âme des hommes que la prêtrise.

Après Burgos, j'ai trainé ma carcasse de plus en plus endolorie sur une dizaine de kilomètres, jusqu'à un gîte où je rencontrai Aitor, un jeune Espagnol, parti sur le chemin pour décider d'un changement d'orientation professionnelle. Ma présence semblait lui être très apaisante, il ne disait pas grand-chose, mais ne souhaitait s'éloigner pour rien au monde, me jetant de temps à autre un doux regard bienveillant, suivi d'un "que tal pie ?". J'y fis également la rencontre d'une famille franco-indienne, qui chaque année se retrouve quinze jours sur le chemin, comme pour une grande réunion de famille. Je compris qu'ils étaient coutumier des voyages lorsque la fille de quatorze ans se vantait de savoir demander le code wifi d'un établissement dans plus de quarante langue !
Cette nuit-là, je l'ai passée sur le sol de la cuisine du gîte. Des punaises de lit avaient été repérées dans le dortoir où j'étais assigné. L'idée de me faire sucer, le sang, ne me posait pas d'énorme problème, mais je ne souhaitais pas trimballer ces petites bébêtes avec moi, de gîte en gîte.
Réveillé à l'aube, j'étais près à partir quand Aitor est descendu dans la cuisine, voyant mon sac sur le dos, me demandant l'air triste "tu pars déjà ?". Je l'ai donc attendu.

La pluie était tombée toute la nuit et avait généré une boue rendant la progression extrêmement difficile, ce qui n'était pas pour arranger mon état. Puis, vint l'inévitable moment où je sentis le sol se dérober sous mes pieds, ces quelques fractions de secondes où tu sais que quoi que tu fasses, tu vas te casser la gueule. Il ne te reste qu'à choisir de quelle manière. Je choisi de protéger mon sac et de m'étaler de tout mon long part l'avant. J'étais recouvert de boue. Je riais si fort qu'il m'était impossible de me relever, le poids de mon sac ne m'aidait pas non plus. Aitor parvint à calmer son fou rire et me souleva.
Quelques "que tal pie?" plus tard, nous arrivâmes aux ruines de San Anton. Je décidai de rester en ce lieu transformé en donativo sans électricité, ni eau chaude. Les hospitaliers nous offrirent un café, puis je fis mes adieux à Aitor.
Ce lieu était sublime, voire magique, il s'y dégageait une forte énergie. J'y fis la rencontre de Dominique, un breton adorable qui m'offrit de la gaulthérie mélangée à de l'arnica pour soigner ma tendinite. Et d'Anthony, un anglais baba cool, qui s'évertuait à essayer de m'apprendre à jongler. Ce fut un échec lamentable !

Peu après Castrojeriz, je me suis arrêté au sommet de son col qui offrait une vue imprenable sur une vallée tout droit sortie d'un western, c'était sublime.
J'ai marché jusqu'à Itero de la Vega, où s'y trouvait une chapelle qui abritait un donativo. Arrivant pieds nus, je fus une fois de plus prit en photo, et gratifié de quelques euros pour la peine. Incroyable, on me donne de l'argent pour me prendre en photo. Le gîte était complet, c'était la première fois que je me retrouvais dans cette situation. La douleur grandissante m'empêchait de continuer plus loin. Fort heureusement, un hospitalier se proposa de me conduire à Itero del Castillo, un village situé à une dizaine de kilomètres, il s'y trouvait une albergue municipale.
Arrivé sur place, je demandai le tarif à la gérante, "dix euros" me dit elle, "quinze avec le repas". Je n'avais que six euros, je la remerciai et m'apprêtai à trouver un endroit où dormir à l'abri de la pluie, quand un homme se proposa de m'offrir la nuit. Sa générosité inspira la tenancière qui dit à l'homme de ne pas s'en charger, que cela lui faisait plaisir d'inviter un pèlerin à dormir et manger dans son établissement.
Nous étions peu nombreux dans ce gîte, Fernando (l'homme qui voulait m'inviter), Luis et Vénus (un couple de Mexicains) et une Hongro-Canadienne.
L'ambiance était un peu lourde à table, l'Hongro-Canadienne était très inquiète, elle nous confia l'objet de ses soucis. Son beau-père était à l'hôpital, entre la vie et la mort, à ce moment, elle n'avait qu'une envie, être en compagnie de ses proches.
Fernando voulu détendre l'atmosphère en faisant le pitre, nous narrant les histoires saugrenues de ses différents chemins (Fernando chemine tous les ans depuis cinq ans). Narrant l'histoire d'un curé en pèlerinage, qui profitait de son statut pour se goinfrer, d'un Français qui hurlait tout le temps "ô que dia tan bonito" à tout bout de champ.
Au cours du repas, le téléphone de la Hongro-Canadienne sonna, elle partit s'isoler et revint quelques minutes plus tard. En larmes, de joie. Son beau-père était hors de danger.
Le soir, Fernando m'invita à boire un café. Nous discutâmes un long moment, puis je lui offris une croix de ma façon. A son tour, il sorti une petite cordelette, la transforma en bracelet, me le passa autour du poignet gauche et me l'offrit.

Au petit matin, je pris la route en la compagnie de Fernando et de la Hongro-Canadienne. Nous avons longuement discuté. Tout le trajet.
Celle-ci nous quitta lorsqu'elle retrouva deux pèlerins avec qui elle avait marché à ses débuts.
Fernando et moi continuâmes en direction de Fromista, tout en poursuivant notre conversation.
Arrivé en ville, il m'invita à séjourner en l'albergue municipale.
Petite lessive faite, je sortis en terrasse profiter du soleil pour tailler le nœud de bois que j'avais trouvé l'après-midi même. Cette fois je n'allais pas en faire une croix mais un cœur, il me semblait parfaitement formé pour cela.
Pendant la taille, une charmante demoiselle s'est installée en face de moi. Elle aussi couteau à la main, non pas pour tailler des croix ou sculpter des cœurs, mais pour marquer son bourdon. Chaque jour elle le marquait, incrustant dans son bâton l'étape qu'elle venait d'effectuer. C'était magnifique. J'aimais beaucoup cette idée, et venait presque à regretter de n'en avoir pas fait autant.
Nous engageâmes la conversation, en anglais, c'est de coutume sur le chemin. Coutume qui m'était désagréable puisque je parlais anglais comme une vache espagnole. Mais le trouble ne dura guerre lorsque Sophie me dit qu'elle était Française. Nous avons passé une bonne partie de la soirée à discuter, nous raconter des bribes de nos vies, nos souffrances passées, assez similaires par ailleurs. Elle m'offrit de partager son repas, un délicieux avocat. Avant de rejoindre les dortoirs nous partageâmes un sachet de tisane, histoire de prolonger l'instant de discussion. Comme l'amour était le principal objet de notre conversation, il m'apparut évident de lui offrir le cœur que je venais de tailler. Elle semblait touchée.

Dans le dortoir, ce n'est pas à une conversation sur l'amour que j'ai eu droit, mais à la parade sexuelle d'un boyscout en rut, visant visiblement à séduire une demoiselle des moins farouches. Ce cinéma dura une bonne demi-heure, jusqu'à ce que Fernando leur dise d'aller à l'hôtel s'ils voulaient s'enfiler, qu'il avait passé l'âge de ce genre de dortoir, et que s'ils tenaient tant à s'afficher en public il était au regret d'avoir oublié son caméscope.

A chacun son projet !