chapitre XXVI

Marta était fauchée comme les blés, et pour une fois que j'avais un brin d'pognon, j'avais préparé à manger pour deux dans l'albergue où nous étions. La conversation s'était poursuivie jusque tard dans la nuit.
Au matin nous partîmes ensemble et pique-niquâmes de conserve, dans un pré, proche d'un grand puits à ciel ouvert dans lequel, pour le plus grand amusement des pèlerins, je m'étais baigné tout habillé tant il faisait chaud.
Nous nous séparâmes en cet endroit, elle souhaitait rester et j'avais besoin d'avancer. J'ai continué jusqu'à Viana.
Il s'y trouvait un petit donativo, aussi rustique que rudimentaire, où les pèlerins étaient invités à dormir les uns à côtés des autres sur un tapis de sol. Ce refuge était aussi chaleureux que son hospitalier. Parti dans une grande déglingue philosophico théologique, il m'invita à boire un coup au bar du coin. Il m'y confia sa perplexité quant à une autre pèlerine qui avait refusé de dîner avec nous, parce que le repas se trouvait être à moins d'une heure de la messe et qu'il lui était impossible de manger avant de communier.
J'étais aussi perplexe que lui. Refuser de rompre le pain avec ses frères et d'en partager la table, pour mieux se rapprocher du Christ me semblait antinomique.

Au lever du soleil, j'ai marché jusqu'à Logroño. L'étape était courte, je me sentais en forme, j'en ai profité pour continuer un peu plus loin.
Ce qui me conduisit à Navarrete, où une naissante douleur à la jambe me força à y passer la nuit. J'y ai trouvé refuge sous l'avancée d'une petite chapelle. L'endroit était parfait pour y établir un campement pour la nuit.
La pluie tombait lorsque j'entendis un groupe arriver près de la chapelle. Il s'agissait de touristes français venus visiter ladite, accompagner d'un guide. Icelui expliqua que la devanture avait volontairement été avancée pour abriter les quatre bancs en pierre, offrant ainsi un abri aux pèlerins les plus démunis. J'ignore si ce qu'il disait était vrai, ou s'il cherchait à attirer la compassion à mon égard, toujours est-il que cela m'a valu une pluie de monnaie de la part des touristes.

J'ai dormi comme un bébé devant cette chapelle, les nuages de pluie s'en étaient allés pour découvrir un magnifique ciel étoilé, et le murmure de l'air venait me chanter sa plus douce berceuse.
Au réveil j'ai marché jusqu'à Najera. Ma jambe me tiraillant toujours autant, et ne souhaitant pas me retrouver dans le même état qu'en France, forcé à faire une pause de trois jours, j'ai préféré faire escale au donativo de la ville. Une immense auberge où s'y trouve plus d'une centaine de lits.
J'eus la joie d'y retrouver Luc, un Allemand rencontré à Saint-Jean-Pied de Port. Et de faire la connaissance de Didi, une Tchèque des plus volubiles.
La nuit y fut très courte, les concours de ronflements m'avaient empêché de dormir.
C'est la tête dans le fondement que j'ai cheminé toute la journée pour faire étape à Grañon. Il s'y trouve un magnifique gîte paroissial, au sein même de l'Eglise. Nous étions près d'une soixantaine de pèlerins à y crécher. Par chance, nous avons eu la grâce d'avoir Pepe pour hospitalier, un grand gaillard très spirituel qui a enchanté la veillée d'avant couché. Grand moment d'émotion où bon nombre d'entre nous ont laissé s'échapper quelques larmes.

Après avoir passé la nuit dans de rudimentaires conditions, à dormir les uns contre les autres (ce qui fait aussi le charme de ce lieu d'accueil), j'ai prolongé le petit déj' au café du coin. D'autant que je souhaitais faire tamponner ma créanciale en ce lieu, le donativo se faisait fort de "tamponner les cœurs plutôt que le passeport du pèlerin".
C'est en ce café que je fis la rencontre de Sébastien, un sympathique jeune homme de vingt-deux ans au regard triste. Il faisait le chemin à sa façon, tantôt à pied, tantôt en skateboard, tantôt en stop. Celui-ci me confia s'être complètement perdu. Au sortir de ses études, il s'est retrouvé propulsé dans le monde du travail qui n'était pas prêt à l'accueillir. Il s'est retrouvé à prendre peur, se dire qu'il s'était peut-être trompé d'orientation, puis ses flips furent trop lourds à porter par sa petite amie qui l'avait quitté sans un mot d'adieu. Après un an à chichoner sur le canapé d'un pote guerre plus stable que lui, il s'est décidé à partir à la recherche de lui-même.

Si la plupart des pèlerins partent en quête d'eux-mêmes, à la recherche de qui ils sont véritablement (ce qui était aussi mon cas), je réalisais en répondant à Sébastien qu'au fond, cela n'a pas grande importance. Qu'à l'image du grand barbu, nous sommes des êtres trinitaires dotés d'un corps, d'un esprit et d'une âme (du père, du fils et de l'esprit saint). Lorsqu'on en a conscience, lorsque les trois sont en harmonie, parfaitement alignés, il jaillit de nous une immense puissance créatrice, sans fin, capable de faire prendre vie à d'extraordinaires réalités, si tant est que nous ayons la foi. C'est là notre base commune, nous sommes de cette essence divine. Une fois compris cela, il nous appartient de choisir qui nous souhaitons devenir. Qui je souhaite être. Il n'y a pas de bonne ou mauvaise réponse. Simplement un choix, celui d'élever son âme, de laisser s'exprimer la meilleure version de nous-même qui n'aspire qu'à l'ascension. Choisir d'être acteur et non spectateur de sa vie, de créer et non de subir. D'être celui qui est ! Et d'en faire l'expérience. Car nous ne sommes que lorsque nous en faisons l'expérience avec les autres. A partir de là, notre foi peu déplacer des montagnes.