chapitre XXV

Beaucoup plus fréquenté que la via podiensis, le Camino francès* était très différent de ce que j'avais pu vivre en France. Toutes les nations y sont représentées, du Coréen au Ricain, du Français à l'Espagnol sans oublier l'Australien et j'en passe. Le balisage rouge et blanc des sentiers étroits laisse place à de larges chemins jonchés de flèches jaunes, que ce peuple pèlerin suivra pour guide jusqu'au sanctuaire de l'Apôtre.
Nouveau pays, nouveaux pèlerins, qui pour la plupart débutaient leur pèlerinage depuis Saint-Jean-Pied de Port ; ajoute à cela mon changement de cap spirituel, mon nouvel état d'esprit qui avait ouvert le champ des possibles… Cela me donnait l'impression d'entamer un nouveau pèlerinage. 

La récente découverte de ma non vocation au sacerdoce ne m'effrayait pas. Je n'avais plus d'autre but dans la vie que de me rendre à Santiago, l'après Compostelle n'existait pas. Comme si la mort m'y attendait, je m'y rendais, paisiblement, sans hâte ni atermoiement, marchant vers une fatalité, ni sinistre, ni joyeuse ; elle était, c'est tout.

J'avançais inexorablement au rythme des étapes, méditant sur les différentes rencontres que j'y faisais. Je pensais particulièrement à Marta, rencontré à Los Arcos. Elle m'avait confié ses troubles quant à l'un, si ce n'est LE plus grand mystère de l'existence… L'Amour. Sa vie amoureuse fut longtemps entachée de dépressions dont l'origine se puisait dans les réminiscences de la violence de son enfance durcie sous les coups d'un père violent. Elle avait toujours fini par perdre l'objet de son amour pensant ne plus rien éprouver pour eux. Une fois la rupture officialisée, elle se rendait compte qu'elle avait fait la plus grande erreur de sa vie. A chaque fois. Elle estimait que c'était sa croix sur terre, qu'elle devrait passer son existence à aimer, puis à se laisser dévorer par le doute puis le regret. Que ses souffrances étaient un moyen d'expier ses pêchés et de se tourner vers Dieu comme seul et unique amour à qui elle devrait se consacrer.

Une rencontre, trois mythes… La souffrance comme salut de l'âme. L'amour fiction. Et la tyrannie d'un Dieu exigeant d'être le seul objet d'amour des hommes.
Ces trois mythes méritent, selon moi, d'être foutus définitivement dans la poubelle de l'Histoire !
A l'instar de la douleur qui indique au cerveau un problème d'ordre corporel ; la souffrance morale indique à notre mental que l'être s'est encombré d'un poids devenu inutile, qui ralenti, voir empêche, l'évolution de l'âme.
Il est de tradition judéo-chrétienne de croire, par goût du martyre, que la souffrance est un mal nécessaire à l'évolution de l'âme. Je suis volontiers prêt à accorder du crédit à cette thèse simpliste à la seule condition que l'on considère que cette évolution est liée au dépassement de la souffrance et non à sa soumission. Elle n'est qu'un symptôme, un indicateur, un savant système d'alerte qui invite à changer de paradigme.
Le courage ne consiste pas à endurer passivement la souffrance, mais à admettre son état de mal être, trouver son point d'origine, l'accepter, puis s'en délester en créant une nouvelle réalité, en faisant la paix avec son passé et s'en libérant avec joie, pour laisser naître un nouveau soi plus élevé.
On ne soigne pas la douleur en la niant, la refoulant ou en la subissant, mais en en trouvant la cause ; il en va de même pour la souffrance.

 

Le mythe de l'amour fiction est tout aussi coriace que la précédente croyance limitante. Il faut dire qu'on nous le vend à toutes les sauces, dans les séries télé, les romans, les dessins animés, les films… Bon nombre de personnes sont persuadées, par ce matraquage, que l'amour consiste à ne pas débander de la journée, avoir la culotte trempée du matin au soir, ne ressentir que le feu de la passion pour l'être aimé, H24, 7/7, 365 jours par an.
Mais il ne s'agit là que d'un mythe, d'une passion ou d'une névrose. Car ce sentiment de passion n'est qu'éphémère, il ne dure que quelques mois ou années tout au plus, le temps de la découverte. Il retombe comme un soufflet lorsque l'on aperçoit chez l'autre une dissonance pénible dans le quotidien. Un ronflement, une mastication agaçante, ou pire… une odeur de pieds ! Alors on croit ne plus aimer.
L'autre ne m'attire plus comme avant, je me demande si je l'aime encore.
Et pourtant, c'est là que l'amour véritable prend naissance. Lorsque l'on quitte la phase de découverte pour rentrer dans la phase de partage. Lorsque l'on comprend que ce n'est pas parce que l'on ne ressent pas l'amour, qu'il n'est plus là. Nous n'entendons pas toujours notre respiration, ce n'est pas pour autant que nous sommes en apnée. Il en va de même pour le ressenti amoureux. L'autre m'agace, je ne ressens pas d'amour… Je suis préoccupé par ceci, je ne ressens pas l'amour. Mais lorsque ma colère retombe, lorsque la paix revient, ne fusse que pour quelques secondes, j'entends à nouveau les battements de mon cœur pour l'autre. Ce n'est pas que je ne l'aimais plus, mais que je n'étais plus en mesure de l'entendre. L'amour ne s'éteint jamais, l'égo ou l'orgueil, et bien souvent les deux, bouchent seulement le canal de réception.
Seuls deux types de personnes sont capables de ressentir l'amour en permanence, les névrosés (dans ce cas il ne s'agit pas d'amour, mais d'obsession, de dépendance affective) et les êtres suffisamment éveillés spirituellement, en paix avec eux-mêmes. Ceux-là arrivent à ressentir de l'amour 365 jours par an, parce qu'ils sont capables d'entendre quoi qu'il advienne. 

Et, pour achever le troisième mythe, cela ne provoque en aucun cas la colère de Dieu. Dieu n'exige pas que l'homme n'aime que lui, tel un enfant capricieux. Sinon pourquoi nous aurait-il laissé pour consigne de nous aimer les uns les autres, bordel de merde ! 

*Chemin de St Jacques au départ de Saint-Jean-Pied de Port