chapitre XXIX

Pour la première fois depuis mon départ sur le chemin, c'est l'hospitalier qui m'a réveillé. Sophie s'apprêtait à partir, je la saluai dans la cuisine. Il y avait peu de chance que l'on se retrouve à nouveau, elle allait emprunter la voie romaine et moi le chemin classique. Le chemin qu'elle allait prendre m'aurait plu, mais n'étant pas totalement rétabli, ça me rassurait de longer une route fréquentée.

En chemin, je fis la rencontre de Benoit, un jeune d'une vingtaine d'années parti avec son meilleur ami. Ce jour-là, ils avaient décidé de marcher chacun de leur côté et de se retrouver le lendemain.
Benoit souffrait d'un cancer qui l'empêchait d'exercer son métier, sa passion… la musique. Il était clarinettiste. Nous avons marché jusqu'à El Burgo de Ranero, où nous y avons passé la soirée à picoler et fumer des clopes dans un bar, tout en philosophant.
La conversation finit par toucher le sujet de l'amour. Il estimait que l'amour souffrait tout de même quelques conditions, qu'il devait répondre à certains critères de complémentarité.

"Je crois, lui dis-je, que bien au contraire, l'amour ne souffre aucune condition, aucune attente en l'autre. Je crois en l'amour inconditionnel (pas seulement au sujet du couple, mais ce n'est pas l'objet de la conversation). Qu'un couple ne doit pas être la réunion de deux personnes qui se choisissent parce qu'ils sont, ensemble, la parfaite complémentarité sexuelle et/ou intellectuelle ; ou parce que l'autre vient combler un vide affectif. Au contraire, je crois qu'aimer inconditionnellement, par définition, n'en a aucune. Qu'un tel amour célèbre l'union de deux individus, complets, qui s'aiment tels qu'ils sont, sans chercher à modifier l'autre pour qu'il corresponde à des standards sociaux ou de magazines. Sans que les amants n'attendent quoi que soit d'autre que de partager leurs pleines individualités, qu'elles soient complémentaires ou non.
Choisir cette union permet, à l'un comme à l'autre de continuer d'être lui-même, sans dépendance, et de s'élever ensemble et individuellement vers une meilleure version de soi. Parce qu'à ce moment-là, on comprend que le seul accord véritable entre deux êtres qui s'aiment inconditionnellement, c'est le respect absolu du libre arbitre de chacun, de l'indépendance de l'autre, du consentement mutuel. On choisit d'être ensemble parce que l'on s'aime, et qu'ensemble nous avons envie de nous aider à grandir.
Bien sûr, ce n'est pas parce-que l'on n'y arrive pas que l'on n'aime pas l'autre. Généralement, c'est parce que l'on ne s'aime pas suffisamment soi-même. Alors on voit l'autre comme un pilier, ou un obstacle parfois, dans le fond c'est la même chose. Il faut bien comprendre dans ce cas que l'autre n'est pas l'obstacle, c'est notre propre dépendance que nous avons placé en l'autre qui l'est. S'en affranchir c'est faire un pas vers l'amour inconditionnel.
 "Aime ton prochain comme toi-même." Il est impossible de donner ce que nous n'avons pas, si tu ne t'aimes pas, Quel amour peux-tu prétendre offrir en partage ? Alors aime toi et partage cet amour, il n'est pas fait pour être gardé. Et plus tu partageras, plus tu aimeras. C'est un divin et infini cercle vertueux.
C'est pourquoi il est fondamental d'apprendre à s'aimer. Non content d'élever ton âme, tu élèveras aussi celle du monde. Car c'est bien le manque d'amour qui l'a transformée en champ de bataille. C'est bien parce que l'on nous apprend à nous battre les uns contre les autres, à tirer la couverture à soi, et que l'on ne s'aime pas, qu'il existe encore aujourd'hui tant de guerres et de pauvreté dans le monde.
Nous avons sans doute tous déjà souffert d'une déception amoureuse. La plupart d'entre nous préfère se fermer à l'amour, pensant, à cause de cette souffrance passée, que donner son amour c'est se rendre vulnérable, donner la possibilité à l'autre de se laisser atteindre ; alors que c'est le sentiment, l'émotion, la force, l'énergie la plus puissante de la création. Lorsque l'on est vraiment capable de se laisser aller à l'amour, sans crainte, alors tout devient possible."

Je suis parti bien avant que Benoit ne soit réveillé. Ma jambe allait mieux, elle s'était même miraculeusement réparée dans la nuit, plus aucune douleur.
J'ai marché sans forcer, jusqu'à ce que j'arrive vers seize heures à Mansilla de Las Mulas. Un grand blond rachitique (qui n'avait pas une chaussure noire) au français approximatif qui laissait poindre un accent italien, vint me demander de l'argent. J'avais deux euros, je les lui ai donnés en m'excusant de ne pouvoir faire plus, mais qu'il avait l'honneur de se voir remettre l'ensemble de ma fortune. Il explosa de rire, me rendit mon argent et m'invita à boire une bière.
Le grand blond rachitique (qui n'avait pas une chaussure noire) au français approximatif qui laissait poindre un accent italien s'appelait Ricardo. Il avait parcouru le camino del norte jusqu'à Saint-Jacques et s'en retournait en sa terre natale par le camino francès. Nous étions alors en juin, et il estimait arriver chez lui d'ici le mois de septembre. Ce courageux garçon qui avait un budget très limité s'en remettait parfois à la générosité des gens pour se nourrir et dormir. Après m'avoir conté son chemin, il me demanda d'en faire autant. Craignant d'avoir du mal à survivre en France quant à son faible budget, il était rassuré d'entendre que la bonté humaine ne se limite pas aux frontières géographiques. Il me demanda de lui apprendre quelques phrases essentielles pour traverser la France en toute quiétude. Ce qui nous valut de grands fous rires.
C'est au cours d'un de ces fous rire  qu'une voix descendit du ciel et me dit avec humour : "Flavien, tu rigoles trop fort, j'arrive pas à faire la sieste!"
Je reconnus la voix de Sophie qui nous a rejoint quelques minutes plus tard, suivie de près par une de ses nouvelles rencontres, Silvia, une italienne tambien. Nous avons bavardé un long moment tous les quatre. Puis je me suis retrouvé seul avec Sophie. Elle n'était plus comme les deux dernières fois, elle était emprise au doute. Elle me dit avoir repensé à nos discussions et ne pas s'avoir exactement ce jour-là ce que signifie écouter son cœur.
Je lui répondis qu'écouter son cœur, c'est suivre ce qui nous fait vibrer, écouter cette voie qui dit "j'aime" et non pas celle qui dit "je ne sais pas si j'aime" ; celle qui chante "je veux faire ça" et non celle qui doute.
Le cœur chante, la tête doute, c'est son rôle, elle est là pour te protéger de tes peurs et te faire fonctionner vitalement au quotidien. Le cœur, l'âme, n'a peur de rien. Elle sait ce qui est bon pour toi, et c'est bien elle qu'il faut suivre, parce qu'elle a toujours raison. Mais cela demande de s'affranchir de ses peurs.

Le soir tombait, il me fallait continuer. Ricardo, revenu en terrasse, proposa de m'offrir la nuit. Je ne souhaitais pas alourdir son budget et déclinai l'invitation. Il insista, me disant que s'il est généreux avec moi, d'autres le seront avec lui lorsqu'il en aura besoin. Je lui expliquai que cela ne fonctionne pas ainsi. Si tu donnes pour recevoir, alors tu ne recevras rien. Il me serra dans ses bras et me dit adieu.