chapitre XXIV

J'y vois rien… quel brouillard ! C’est pas un couteau qu'il faut pour le couper mais une machette.

Tintement d'clochettes.

J'y vois rien… j'ai chaud.

Et puis ça grimpe putain !

"Continue de semer sur ton chemin" qu'il m'avait dit ce matin.

Clochettes.

Mes godasses sont trempées… J'vais choper des ampoules.

Rien à foutre, je les quitte et je marche pieds nus.

Ça va mieux, je marche sur l'herbe mouillée, c'est doux… Maintenant j'ai chaud et j'ai froid aux pieds. Mais j'ai moins mal.

Quel brouillard.

"Continue de semer !" C'est tout de même fabuleux.

Tu files deux balles à un clochard, il te parle, tu le réconfortes, il t'offre un café à Saint-Jean-Pied d'Port, te lâche vingt balles et te dit de continuer de semer. Du coup tu reprends le chemin, tu grimpes, ce sont tes dernières heures en France, et t'en chies dans le brouillard. C'est pas pire mais t'en chies quand même.

Bruits d'clochettes.

 

Partir, mais pas fuir que j'disais, arrêter de fuir… c'est pour ça que j'avais tout quitté, détruit toute possibilité de retour dans cette vie-là, cette vie sans joie, cette vie sans moi… Rencontrer, les autres, moi, me découvrir, découvrir le monde. Cette fois, les couilles ne m'avaient pas manquées, le rêve se faisait chair… Pourtant je sentais que quelque chose ne tournait pas rond.

 

Devenir prêtre, compte tenu de tous les miracles qui se sont produits sur mon chemin… toutes les têtes que j'ai reconnectées à leur cœur par la grâce de Dieu… toutes les grâces qu'il m'a accordées… c'est presque une évidence. Mais pourquoi ça sonne faux ?

Clochettes… j'les vois même pas ces putains chèvres !

 

C'est vrai qu'il y en avait eu des miracles ; l'église qui avait refermé ses portes sur moi quand il me fallait dormir, toutes les mains tendues, le gérant de l'hôtel de Lauzerte… Tous ces gens qui, sur mon passage jalonné de mots qui ne m'appartenaient pas, retrouvaient la foi, en eux et en Dieu. Et puis le médium de Cahors…

 

Il avait raison ce vieux cinglé, il m'a suffi de poser mes mains sur les jambes de cette gonzesse, hier soir. Elle a pleuré, beaucoup… et ce matin, la tendinite qui la faisait souffrir l'avait quitté. Elle est repartie pimpante !

Mais il se passe quoi bordel ?

 

J'étais en plein flip. Quelque chose clochait. Me dépassait. C'était comme si mon âme souhaitait me dire "tu fais fausse route, tu te plantes, tu ne te diriges pas dans la bonne direction", mais je ne comprenais pas pourquoi.

 

« Où tu es, j’irai te chercher… », Tiens la revoilà celle-là ! Il y avait un baille que je ne l'avais pas eu en tête.

Bruit d'clochette.

Quelle angoisse, mais qu'est-ce que j'ai. Je suis en plein flip ! Ok, la guérison d'la p'tiote comme l'avait prédit l'médium c'est hallucinant. Mais je connais le principe, je sais comment ça marche. C'est ouf, ok, mais tout le monde peut le faire, il faut avoir la foi, une grande foi…

 

Mais c'est ça le problème !

C'est ma foi !

 

La vierge d'Orisson venait de sortir du brouillard quand j'eus cette révélation. Cette apparition me confirmait, au sens propre comme au figuré, que je faisais fausse route. Elle est située un peu en retrait du chemin, sur la gauche, et elle m'apparût lorsque je fus à ces pied, j'avais donc quitté le GR.

J'étais tombé à genou devant elle, en larmes, j'étais soulagé du fardeau que je m'étais infligé.

 

Merci ! Merci ! Merci ! Putain mais c'est évident ! Je ne suis pas fait pour devenir prêtre. Dieu est beaucoup plus grand que ne le dépeint l'Eglise. Il est bien plus que ce à quoi le réduisent les dogmes (qu'ils soient chrétiens ou non d'ailleurs).

Ma foi et mes actes seraient écrasés par une religion qui a certes une belle idée de Dieu (et qui aide bon nombres d'âmes à s'élever), mais qui est loin d'être suffisante. Elle est une partie de la définition de Dieu par les Evangiles, mais les dogmes, le canon de l'Eglise, ne lui rend pas totalement grâce. Il est incomplet !

 

Devenir prêtre n'aurait pas été, pour moi, un moyen de me rapprocher de Dieu et de servir l'homme (comme il peut sincèrement l'être pour certains dont je salue le chemin), mais au contraire…

C'était encore un moyen de fuir ; en cherchant une communauté, un réconfort, des rites, une légitimité, un cadre. Remettre ma vie à l'Eglise pour ne pas avoir à la vivre. J'empruntais ce chemin, jusqu'à cette apparition divine.

 

Après avoir remercié le ciel, je repris la bonne direction, soulagé du poids de la fuite… En paix. Rempli d'un inconditionnel amour pour cet univers relatif qui nous offre chaque jour la possibilité de devenir la meilleure version de nous-même, avant de nous en retourner au royaume de l'absolu, notre source intarissable.

 

Tintement d'clochettes, ah mais vous étiez là mes biquettes…