chapitre XXIII

A la sortie de l'église, les encouragements, moraux et financiers à poursuivre mon chemin furent nombreux, les pleurs aussi. L'évêque m'invita à rejoindre son séminaire si ma vocation venait à se confirmer.
En parlant de confirmation, je partis juste après celle de la fille d'Ilya, le jour de pentecôte.


J'atterris à Aire-sur L'Adour où je fis la connaissance de Maurine, dont les épaules avaient également pris l'habitude d'essuyer les larmes de pèlerins. Elle avait un cœur en or, pleine d'amour, elle égaillait son passage. Nous avons fait un bout de chemin ensemble jusqu'à ce que je décide d'aller plus loin qu'elle. Le vent m'appelait à Arzacq, et me conduisit sous le toit de la maison paroissiale où je pus dormir sur le palier d'un escalier extérieur abrité par l'avancée du toit. Je compris quelques minutes après m'y être installé, pourquoi le vent m'avait soufflé de venir là… C'était pour Daniel, un dentiste à la retraite, très en colère et souffrant de solitude. Nous avons passé une bonne partie de la matinée à faire revenir son sourire perdu depuis des années.


Mission accomplie, j'ai marché jusqu'à Arthez-de-Béarn. J'y fis la connaissance de David, qui ayant trouvé dix balles par terre me les a tendues, ayant entendu parler de moi, il s'était dit que j'en aurai besoin.


Le lendemain, j'arrivais à Navarrenx. La providence me fit rencontrer le Père Ludovic, avec qui j'ai pu partager le vertige de mon chemin, de ses rencontres et miracles. Nous avons parlé de ma vocation, et ce fut le premier prêtre à ne pas m'avoir fait du racolage pour rejoindre les rangs.
Il avait prit soin de m'écouter, de me conseiller et de conclure en sentant effectivement une forte vocation en moi, mais que je n'étais qu'à la moitié de mon chemin, et que bien des choses encore pouvaient changer. A ce jour, je crois qu'il n'imaginait pas à quel point il avait raison.
Je suis resté un jour de plus à Navarrenx, Ludovic m'avait proposé d'assister au spectacle de l'Emmanuel School of Mission (une bande de jeunes du monde entier qui consacre une année de leur vie aux autres). Ce fut l'occasion de revoir Maurine et de rencontrer Jean-François et Caroline, deux belles personnes que j'ai été amené à revoir plusieurs fois sur mon chemin.
Avant de reprendre la route, je suis passé saluer le père Ludovic qui me souhaita un bon chemin et pria pour que je devienne un bon Père ou un bon père…

Une fois de plus, le vent m'indiquait une voie différente du GR66. Je sentais, pour une raison qui m'était inconnue qu'il me fallait aller à Saint-Palais. Saint-Palais se trouve sur le chemin mais par la voie du Vézelay, et se situe à vingt-cinq kilomètre de Navarrenx.
Arrivé sur place, je me demandais bien pourquoi j'avais dû m'y rendre. Rien, nada, que tchi, peau d'balle… Une ville, des voitures, j'ai erré une petite heure (tout en étant convaincu que c'était bien ma place), avant d'arriver sur une petite place où je me fis héler par deux gus attablés à la terrasse d'un troquet. Ils m'avaient aperçu à Arthez et furent interpelé par "l'aura que je dégageais" sic.
Ils faisaient le chemin en tronçons, à raison de quinze jours par an. Ils étaient à la veille de leur dernière étape et extrêmement triste de devoir une fois de plus quitter le chemin… rentrer chez eux sans avoir rencontrer la lumière de leur chapitre, comme ils disaient.
Ils m'interrogèrent sur les raisons de mon chemin, puis sur ma foi, et fondirent en larmes lorsque j'eus terminé de répondre à leurs questions. Convaincus que j'étais celui qu'ils attendaient pour clôturer leur chapitre, ils étaient très émus de m'avoir à leur table.
Il m'a fallu un long moment pour leur faire comprendre qu'ils étaient eux-mêmes la lumière de leur chemin… Il faut dire qu'ils se considéraient comme de véritables connards, à la foi ridiculement petite et nantis d'une vie vide de sens.
C'étaient pourtant de belles personnes, ils étaient incapables de le voir tellement ils avaient une piètre opinion d'eux-mêmes. Ils avaient foi en Dieu mais estimaient ne rien faire pour lui, ne pas lui accorder assez de place dans leur vie. Je leur expliquai être convaincu que Dieu n'attend pas une dévotion sans acte, qu'il ne souhaite pas particulièrement que nous passions nos vies à le prier, inactifs, les bras ballants ou en croix, mais que nous le vivions. Et cela signifie agir ici et maintenant, chaque instant sur terre à œuvrer pour le rendre beau. Tendre la main à son prochain, selon ses capacités. Exactement ce qu'ils étaient en train de faire avec moi, ce qu'ils avaient fait en œuvrant pour des ONG, en créant des emplois rémunérés au-dessus de la moyenne du marché… "Après tout, leur dis-je, [ce que vous faites au plus petit des miens c'est à moi que vous le faites…], c'est aussi ça avoir la foi". Je leur offris une croix de ma conception en leur précisant qu'elle ne doit pas être considérée comme un souvenir de moi ou de cet instant, mais comme celui de cette belle amitié qui les lie et qui les mène à la meilleure version d'eux-mêmes.
Ils se mirent à chialer derechef et recommandèrent une bouteille de rosé…


Trop cuit pour continuer jusqu'à Ostabat, ils commandèrent un taxi, m'enrôlèrent avec eux et m'offrirent le gîte pour la nuit.

Ce fut une nuit difficile. Le repas était trop lourd d'une part, mais je savais surtout que le lendemain j'arriverai à Saint-Jean-Pied-de Port, dernière étape avant l'Espagne. J'allais devoir traverser les Pyrénées et j'étais bien loin de me douter que mon chemin allait totalement basculer, comme si la France n'avait été que la gestation de mon pèlerinage avant que je ne sois expulsé des montagnes comme d'un vagissement pour tout recommencer…