chapitre XXII

Quand tu es à ta place, que tu écoutes ton cœur… tu ne manques jamais de rien…
Je l'avais bien intégré ce concept, cette fondamentale loi de l'univers ne m'a plus jamais quittée. J'avais effectivement cessé de faire la manche et je n'ai jamais manqué de quoi que ce soit.

A Moissac, alors que je lisais tranquillement devant la cathédrale, une petite mamie du coin, heureuse de pouvoir causer avec un pèlerin, me lâcha dix-balle, sans même qu'elle ne sache que je n'avais plus rien, ce qui me permit de dormir au camping municipal.
Le lendemain à Lectoure, je fus invité par une paroissienne à dormir au presbytère servant également de donativo. J'y fis la rencontre de Patrick, un militaire à la retraite tourmenté par l'amour et ses pulsions… sur ces deux jours de marche, trois pèlerins m'ont confié leurs fardeaux, et sont venu s'ajouter à la longue liste de ceux dont mon épaule épongea les larmes avant de les faire repartir en souriant.

Arrivé à Condom, à peine franchi la porte de la cathédrale, je me suis fait alpaguer par une dame d'un certain âge, m'invitant à rejoindre son stand d'accueil pèlerin pour tamponner ma créanciale. Rapidement, elle me demanda si je savais où passer la nuit. A peine eussé-je le temps de lui répondre non qu'elle m'invita à passer la nuit chez elle.
Cette dame de plus de soixante-dix ans vit dans une charmante maison de ville, en compagnie de son amant américain, âgé de quatre-vingt-douze ans. Ils me faisaient penser à Lady M Pompillius du roman La vieille qui marchait dans la mer de Frédéric Dard, signé San-Antonio. Sa vie fut remplie d'aventures rocambolesques et de voyages.

Le lendemain, où après m'être paumé un long moment sans trop comprendre comment vu que je suivais le balisage, j'ai fini par atterrir à Eauze, Chez Pauline. Après avoir eu une révélation divine lors de son pèlerinage, elle a ouvert un donativo où elle accueille chaque jour des pèlerins dans sa maison. J'y appris, lorsque d'autres pèlerins expliquaient s'être également paumés, qu'un exhibitionniste sévissait dans la région et s'amusait à détourner les pèlerins en modifiant le balisage afin de leur offrir une vue imprenable sur sa bite. Pauline disait qu'il n'était pas bien méchant, et conseillait de le complimenter sur la beauté de son service trois pièces. "C'est ce qu'il faut faire avec les pervers", disait-elle, "ne pas s'offusquer, complimenter et vous êtes tranquille". Drôle de point de vue, mais ça se tient. On est aussi en droit de se demander pourquoi les autorités n'ont pas encore arrêté ce drôle d'oiseau. Peut-être s'agit-il d'une animation locale.
Pauline tenait à ce que je dorme au chaud pour ma prochaine étape, elle téléphona à Ilya, un ami qui accueille régulièrement des pèlerins en sa demeure.

C'est donc tout naturellement que je me suis dirigé vers Nogaro, où j'y fus accueilli dans la famille d'Ilya.
Le soir, vigile de la Pentecôte, ils me conduisirent à la messe qui était célébrée par l'évêque. Celle-ci se déroulant dans un village un peu éloigné du chemin, l'évêque insista pour que je dise un mot à l'auditoire à la fin de l'office.
J'ai passé la messe à réfléchir à ce que j'allais bien pouvoir dire. Quand le moment vint, après un très court résumé de mon chemin, j'invitai l'assemblée à cesser de croire en Dieu (ce qui de prime abord fit bondir l'homme d'église ainsi que quelques grenouilles de bénitier).
"Il faut cesser de croire en Dieu ! Il se branle à deux mains (j'ai probablement dû dire se contrefiche) que l'on croit en lui. C'est facile de conduire sa vie  en pilote automatique, de se rendre à la messe le dimanche et proclamer que l'on croit en lui, mais Dieu n'a pas élu domicile dans les églises. Croyez-vous en vous, croyez-vous en votre potentiel divin, en votre divinité ? Il est grand temps d'arrêter de croire en Dieu et de passer à l'action ; c'est vivre Dieu qu'il nous faut.
Si nous sommes tous là aujourd'hui, vigile de Pentecôte, c'est que nous croyons en l'Esprit de Sainteté, qu'il nous a tous touché, qu'il vit en nous. Ne serait-il pas temps de le laisser s'exprimer, de vivre chaque instant dans la création divine. Que chaque geste, chaque pas, chaque acte, chaque pensée soit conduit par le choix le plus élevé, celui de l'amour, car c'est bien cela vivre Dieu. Conduire sa vie selon sa volonté ne veut pas dire renoncer au matériel, mais ne pas en faire une priorité. Ça ne veut pas dire renoncer à la joie, mais la vivre ! Soyons celui qui est ! Et non celui qui voudrait, qui aspire, ou pire, celui qui aurait voulu. Lui laisser les commandes ne veut pas dire s'abandonner mais abonner toute volonté de contrôle pour laisser s'exprimer notre âme qui n'aspire qu'à nous conduire vers l'amour inconditionnel, pour nous et pour les autres.  Ecoutons cette petite voix, ces signes, cet Esprit de Sainteté, qui à chaque instant nous invite à donner le meilleur de nous-même et nous conduit à créer un monde meilleur. Faire briller sa parcelle de vie, nettoyer et illuminer son espace… si chacun s'y emploie (car nous en avons tous la possibilité, selon nos capacités), alors nous vivrons Dieu chaque seconde et serons en communion parfaite. Car c'est bien cela que nous faisons lorsque nous communions, nous reconnaissons être liés les uns aux autres à travers le divin, pas après la mort, mais à chaque instant, ici et maintenant et pour l'éternité."

Illuminer chaque parcelle que nous sommes amenés à traverser ne contribue pas à rendre le monde plus beau… ça le rend tout simplement !