chapitre XXI

Après une semaine d'arrêt, reprendre la marche ne fût pas chose aisée. Si j'étais ravi de marcher à nouveau sur le chemin, mon corps en pâtissait un tantinet. Le Miam-Miam dodo ne ment pas lorsqu'il annonce, au sujet de la grosse grimpette à la sortie de Cahors, juste après le pont Valentré : "si pèlerin fumer… pèlerin pas monter". N'ayons pas peur des mots, j'en ai chié. Après avoir sué toute ma sédentarité, j'ai tout de même réussi à atteindre le sommet. J'avais tout Cahors sous les yeux. J'étais très ému à la vue de cette ville, témoin d'une merveilleuse semaine riche en rencontres et petits miracles, jusqu'au matin même de cette ascension.

Comme convenu je m'étais bien rendu au rendez-vous de neuf heures, fixé par le père Ronan. Ce dernier m'avait annoncé qu'il n'eût point le temps de contacter son évêque pour lui demander l'autorisation de procéder à mon baptême, mais il m'avait proposé d'entrer en catéchuménat. Bien que de manière générale le parcours du catéchumène dure deux années, le mien ne durerait que le temps du pèlerinage compte tenu de mon parcours et  de mes connaissances, me dit Ronan. "Tu continues jusqu'à St Jacques comme prévu, tout en donnant de régulières nouvelles à la paroisse, histoire de nous faire vivre mon pèlerinage, et à ton retour, tu recevras le sacrement du baptême". J'ai bien évidement accepté.
La messe s'était déroulée comme de coutume, l'église était bondée. Il faut dire que de nombreux baptême allaient y être célébrés ce matin-là. Puis, vint le moment de me faire monter sur la première marche de l'autel où le prêtre expliqua brièvement mon parcours, ma demande, ma semaine à Cahors, puis procéda au rituel d'entrée en catéchuménat. Il termina par la bénédiction des pèlerins et m'invita à rejoindre mon banc. En y retournant, je fus applaudi par l'assemblée, l'émotion grandit en moi lorsque je m'aperçus que la plupart des clochards que j'avais côtoyé était présent, C aussi était là.
A la sortie de l'église, les SDF vinrent me dire adieu, nous nous saluâmes chaleureusement. C était venu avec sa guitare et avait tenu à me chanter une chanson pour me remercier de l'amour que je lui avais donné et permis de retrouver en lui. C'était beau putain !
Le père Ronan ayant assisté à tout ce tohubohu extérieur désirait à son tour me souhaiter un bon chemin.


C'est le cœur rempli de joie et d'amour que je repris la marche en suivant les coquilles qui m'avaient guidé jusqu'au pont Valentré.

Après avoir remercié le ciel de ces cadeaux et de ne pas m'avoir fait crever dans cette montée, je contemplai une dernière fois la ville, la larme à l'œil et le cœur bouillant, envoyai un baiser dans le vent, et disparus dans le petit bois.

Me repassant sans cesse la semaine écoulée, j'avançais en pilote automatique. Seules les douleurs de mon corps rouillé me ramenaient de temps à autres dans le présent.


Je suis arrivé en fin de journée à Lascabanes. L'endroit est connu des pèlerins, pour le prêtre qui pratique le lavement des pieds d'iceux. Bien que mes pieds ne fussent guerre plus sales qu'à l'habitude, je souhaitais assister à cette messe. De plus, un orage d'enfer s'était levé.
Nous étions une douzaine de pèlerins, l'office s'est déroulé de traditionnelle façon, puis après un long monologue sur l'origine de la tradition du lavement de pieds, le curé invita l'assistance à se déchausser un pied, un seul. Puis il prît une bassine, une cruche, et versa de l'eau sur le pied de chaque pèlerin.


A l'issue de la cérémonie, je lui demandai s'il connaissait un abri pour la nuit. Il me conseilla une chapelle à moins d'une heure de marche. L'orage étant passé je repris la route et trouvai la chapelle déjà occupé par un pèlerin, Robert.
La première partie de la nuit, Robert s'était réveillé plusieurs fois pensant que mes ronflements l'empêchaient de dormir, alors qu'il s'agissait de l'écho des siens. Mais ne nous mentons pas, je l'ai rapidement rejoint dans son solo nasal. Il s'en est fallu de peu que la chapelle ne s'effondre sur nous tant nous la faisions vibrer.

Le lendemain, cap sur Montcuq, où je me suis installé à la terrasse d'un café, histoire de me sécher de la pluie battante qui tombait depuis mon réveil. Peu après midi, alors que je m'enfilais mon troisième café, une dame sortit du restaurant et me demanda si j'avais un Tupperware. Je répondis que oui, elle me l'emprunta et revint, celui-ci rempli d'une purée de pois gourmands et de tranches de rôti de porc. Précision utile, je n'avais absolument rien demandé et à priori personne dans le coin ne me connaissait.


Le soir, arrivé à Lauzerte (magnifique petite cité médiévale), je me suis lancé à la recherche d'un abri. Après une petite heure de recherche, j'aperçus un parking à camping-car, équipé d'un grand abri et de toilettes. "Parfait", me dis-je, "maintenant je vais me jeter un petit verre de rouge dans un troquet et je reviendrai pour dormir ici".


Arrivé au bar, demandant mon verre de rouge, le patron m'en proposa plusieurs sortes. Mon voisin de zinc m'en suggéra un, et pour cause il en était le producteur. "Allez pèlerin", s'exclama-t-il, "je t'offre un pichet d'mon cru, tu l'as bien mérité". Nous discutâmes un moment puis il partit. Peu après son départ, un couple entra dans le resto. Il me regarda, la dame chuchota à l'oreille de son époux, puis ils vinrent à ma rencontre :

            - Bonsoir, vous êtes pèlerin ?
            - Oui.
            - Vous avez mangé ?
            - Pas encore.
            - Ce serait pour nous un honneur de vous inviter à dîner.

J'acceptai l'invitation. Nous avons passé près d'une heure et demie à table. Je leur contai mon histoire et eux la leur. Beau moment de partage.


Le repas terminé, nous nous saluâmes, ils regagnèrent leur hôtel et moi mon abri.

Il n'y faisait pas chaud sous cette grosse tonnelle en béton. Après avoir étendu mon tapis de sol et mon super duvet, je m'aperçus que le vent risquait de me faire passer une sale nuit. Faisant un petit tour aux toilettes et constatant leur impeccable propreté, j'établis mon campement en cet endroit.
A peine installé, enfin au chaud et prêt à dormir… quelqu'un frappa à la porte. "Une petite minute", gueulais-je à travers la porte. Je repliai mon campement à la hâte en bougonnant dans ma barbe que ce lieu n'allait sans doute pas être propice à la quiétude de la nuit si je me faisais emmerder toutes les cinq minutes par des pisseurs.
Toc toc toc… "J'arrive".
J'ouvris la porte en m'excusant, quand l'homme qui frappait me demanda si j'étais Flavien. Très surpris, je lui dis que oui, et regardant en arrière-plan, je vis le couple qui m'avait invité à dîner. C'était le gérant de l'hôtel où dormaient mes commensaux. Ils lui avaient conté mon histoire à leur retour. Il avait donc décidé de venir me chercher pour m'offrir une chambre pour la nuit. Après avoir exploré deux autres lieux où il m'estimait susceptible de passer la nuit, il avait misé sur cet abri comme dernière possibilité.
Dans la voiture, très ému par tant de générosité, je ne cessais de remercier tout le monde. Arrivé à l'hôtel, Pierre, le gérant, m'offrit une tisane et me montra ma chambre, enfin, ma maisonnette (l'hôtel n'était pas un gros bâtiment avec plein de chambres, mais une succession de petites maisonnettes) et me dit qu'à mon réveil, un petit déjeuner m'attendrait.

En me couchant, j’étais abasourdi par tout ce qui venait de se produire. L'idée de ne plus faire la manche commençait à me gagner. Après tout, à Cahors je refilais tout, et depuis, sans que je ne demande rien, nourriture et toits me tombent dessus… En tout cas, à ce moment-là j'en étais certain ; quand tu es à ta place, que tu écoutes ton cœur… tu ne manques jamais de rien.