chapitre XX

Le rendez-vous avec le père Ronan eût lieu comme prévu le vendredi soir.
Il introduisît la rencontre en me disant qu'il avait beaucoup entendu parler de mon action auprès des SDF de la ville, qu'il n'avait jusqu'alors jamais rencontré quelqu'un qui faisait la manche pour redistribuer aux plus démunis. J'enchaînai en lui demandant le baptême, lui expliquant mon parcours de foi, comme je l'avais auparavant expliqué à Jean-Noël. Que mes parents m'avaient laissé le choix d'entrer dans la religion ou non, que je les en remerciais car sans cela mon parcours n'aurais pas été le même. Puis je fini par ma phase de discernement quant à ma vocation au sacerdoce.
Bien qu'assez ému par mon parcours et ma demande, il ne me posa pas plus de question et mît fin à notre entretien en me disant qu'il lui fallait consulter son évêque pour prendre sa décision. Il me donna rendez-vous dimanche à 9h, avant la messe, où il me rendrait sa décision et procèderait à mon baptême durant l'office, si l'évêque lui donnait son accord.
Dix minutes montre en main, c'est exactement le temps qu'avait duré notre entrevue. Bien que réjouit à l'idée que, dimanche, je pourrais reprendre le chemin, possiblement baptisé, j'étais tout de même assez déçu du peu de temps que le père Ronan m'avait consacré.

Ce soir-là j'allais passer ma dernière soirée chez Pierre et Jacqueline. Ils allaient s'absenter pour le week-end et m'avaient proposé de me confier leurs clefs et de rester chez eux malgré leur absence ; mais je ne voulais point abuser de leur générosité. J'avais donc apporté une bouteille de vin pour fêter notre dernière soirée ensemble.

Le samedi, j'entrepris ma dernière matinée de consultation sur le parvis et ma dernière maraude auprès des clochards. Je pris le temps de dire au revoir à chacun d'eux, les informant que j'allais quitter la ville, le lendemain, au partir de la messe.
Lors de ma tournée, je suis tombé sur C, qui me remercia de notre conversation de la veille et me dit qu'il allait se lancer dans la construction d'un village d'accueil destiné aux migrants.

Après avoir dit adieu à C, je me suis installé à la terrasse de mon café habituel, où ma voisine de table m'interpela, me demandant si j'étais pèlerin. Je répondis par l'affirmative. Elle m'interrogea sur mon chemin, ma foi, puis mon confia que la sienne s'était érodée à la naissance de son fils handicapé, où en plus de ce fardeau, son compagnon l'avait quitté juste après la naissance. Elle me demanda comment Dieu pouvait faire souffrir des enfants, comment il avait pu la priver de son compagnon et d'un père pour son fils, qui souffre beaucoup de cet abandon.
Je lui demandai comment Dieu faisait souffrir son fils, "par le regard des autres" me dit-elle, "ce regard moqueur, ou méprisant, ou de pitié… cela me met en rage !".
            - Ce n'est donc pas Dieu qui fait souffrir ton fils, lui dis-je mais les Hommes. Souffres-tu toi-même de ce regard ?
            - Ô oui. Probablement plus que mon fils.
            - Alors comment veux-tu que ce garçon ne souffre pas du regard des Hommes s'il se rend compte à quel point il est douloureux pour sa mère ?
            - Oui tu as sans doute raison, car au fond, je crois qu'il ne s'en rend pas trop compte. Par contre je peux t'assurer que l'absence de son père le fait souffrir. J'essaie de compenser comme je peux mais cela ne suffit pas.
            - Je comprends bien, mais as-tu déjà envisagé de refaire ta vie avec un autre homme ?
            - Oui, mais je n'y arrive pas, j'ai l'impression de trahir mon fils en faisant cela.
            - Et penses-tu que lui apporter une présence masculine serait le trahir ?
            - Non, mais on est tellement fusionnel.
        - Penses-tu qu'il serait heureux de voir sa mère épanouie avec un homme, ou qu'il préférait voir sa mère le pouponner toute son existence et commencer à nourrir un sentiment rance envers l'humanité.
            - Oui je sais, mais j'ai tellement peur qu'il le vive mal.
            - Et bien parles lui en ! Explique-lui ce que tu as sur le cœur. Qu'aimer un homme ce n'est pas moins l'aimer, mais apporter encore plus d'amour à la maison.
            - Je n'avais jamais pas vu ça sous cet angle.
            - La question est : es-tu prête, toi, à accueillir quelqu'un dans ta vie, à partager encore plus d'amour.
            - Je n'en sais rien.
            - Alors ne te fais pas de bile, commence simplement à te poser la question. Le reste viendra.

A la suite de cet échange, j'avais rejoint le cloitre de la cathédrale pour m'adonner à quelques saintes lectures.
Un homme m'approcha :
            - Est-ce que tu files au grès du vent ?
            - En quelques sortes oui.
           - C'est bien, tu as appris à écouter ton cœur, tu sais à présent comment trouver ta place. Il est temps à présent que tu te mettes au travail plus sérieusement feignant ! M'a-t-il dit d'un ton ferme et doux.
            - Drôle de façon d'aborder les gens. Que veux-tu dire ?
        - Tu as raison, ça fait un peu gourou je te l'accorde. Je m'appelle Gilles, je suis médium. Je sais que tu viens de découvrir, ou du moins de redécouvrir une nouvelle façon de voir le monde, de le ressentir, tu as appris à écouter les autres avec le cœur sans poser de jugement et tu leur parles de même. C'est magnifique, mais peu suffisant. Tu as dans les mains quelque chose qui ne t'appartient pas et tu le sais. Tu es rempli d'amour et d'énergie, tu peux faire bien plus que raccorder la tête des gens à leur cœur. Tu peux aussi les guérir… Et plus encore.

A ce moment-là, je me demandais si j'étais face à un véritable mystique ou à un illuminé total (tu me diras c'est souvent l'effet que font les mystiques… et les illuminés aussi). Faisant fi d'une première impression penchant pour la deuxième option, j'étais curieux de savoir ce que cet étrange bonhomme avait à me "dévoiler" et ne souhaitais pas porter de jugement. D'une part parce que c'est une perte de temps et d'autre part parce que je venais de commencer à vivre Dieu plutôt que de croire simplement en lui, prenant chaque homme, aussi cinglé puisse-t-il paraître, comme porteur d'une vérité à entendre.

            - Il est vrai que par le passé j'ai survolé la question du magnétisme et de son pouvoir de guérison et autres, mais cela m'avait fait plutôt flipper.
           - C'est normal. Tu cherchais à répondre à ton expérience marquante de tes treize ans, mais tu cherchais aussi par volonté de pouvoir. Maintenant que tu vis dans l'amour, que tu t'en remets à Dieu, que tu suis le vent, tu as découvert une nouvelle dimension et ton expérience sera très différente. Si tu continues sur cette voie, si tu continues de vivre selon ton cœur, tu découvriras le sens de ta chanson. Quand tu comprendras ce qu'elle signifie, bien d'autres portes s'ouvriront à toi et tu seras capable de plus grandes choses. Mais n'en tire jamais orgueil, car cela ne t'appartient pas, cela nous appartient à tous. Tu retomberas probablement. La peur sera tenace pour le jeune homme qui va découvrir tout ça, mais je peux t'assurer que tu sauras te relever. Il te faudra écouter tes peurs, les aimer, les rassurer et les quitter. Tu y arriveras. Mais ce ne sera pas simple. Tu comprendras tout avant tes trente-trois ans.
            - Ok… heu, je ne sais pas trop quoi te dire.
           - Je sais que tu te dis que je suis probablement fou, mais tu comprendras. Rien de ce que je te dis ne changera le court de ta vie. Simplement mes paroles rassureront ton futur toi qui en comprendra le sens. En attendant, la prochaine fois que tu croises quelqu'un de physiquement blessé… essaie de le magnétiser. Et tu verras bien ce qu'il se passe. Au pire tu passeras toi aussi pour un cinglé.
            - Ça marche j'essaierai.
            - Tiens, prend ça, ça va te servir.
Il me lâcha cinq euros, me sera la main, et après quelques pas, se retourna et me dit :
            - Une dernière chose, fais attention à tes yeux, ils sont puissant, ils sondent dans les tréfonds de l'âme.

"Qu'est-ce que c'est que cet huluberlu ?" me suis-je dit après son départ. Je me suis empressé de noter tout ce qu'il m'avait dit dans mon carnet. Je ne comprenais pas grand-chose à ce qui venait de se dérouler. Je peinais grandement à croire tout ce qu'il venait de me baragouiner et me suis dit que j'étais sans doute face à un perché. Pourtant, une partie de moi ne pouvait s'empêcher de trouver cela troublant.

J'ai passé le reste de la journée chez Madhi, une sympathique locale, qui cherche à monter une communauté laïc sur Cahors. Nous avons planté des arbres le long du Lot, et des asperges dans son jardin sous une pluie battante. Avant de pioncer, nous avons prié de conserve, puis elle se proposa de me couper les cheveux, histoire d'être tout beau tout propre dans l'éventualité de mon baptême. Je déclinai son offre, tenant particulièrement à ma nouvelle longue chevelure. Nous partîmes nous coucher.
J'ai mis beaucoup de temps à m'endormir ce soir-là. Entre les événements du jour; tout ce qui s'est joué cette semaine, et l'idée de reprendre le chemin le lendemain, (peut-être) baptisé m'excitait beaucoup.