chapitre XViII

Cahors, ici Cahors, c'était en homme de peu de foi que je pénétrai la ville après une longue journée de marche sous un cagnard d'enfer, accompagné de quelques nuages qui présageaient la pluie. J'étais craintif à l'idée de devoir séjourner certainement quelques jours dans cette ville. La ville, pour le pèlerin, est souvent un terrain hostile, le bruit, la foule, la pollution… Elle te sort de tes habitudes, te bouscule. Pour ma part je craignais une fois de plus de ne pas trouver où dormir. Si dormir dehors à la campagne ne me posait aucun souci, en ville c'est toujours plus complexe. Pourtant mon miracle de Figeac m'avait prouvé que je ne manquerais jamais de rien, mais que veux-tu, la foi est une chose qu'il ne faut jamais prendre pour acquise. 

C'est en marmonnant cette pensée dans ma tête que je me suis rappelé qu'il me restait près de soixante euros en poche. "Pas de souci tu as ce qu'il te faut pour dormir cette nuit à l'abri et manger à ta faim." D'un autre côté, ma peur de manquer commençait à m'agacer franchement et je savais que j'étais à deux doigts de m'en affranchir. Je réfléchissais au moyen d'achever ce processus quand je trouvai sur mon chemin un mendiant. "Eh bien voilà ma poule, me dis-je, termine ce processus à la manière dont tu l'as débuté…" C'est ainsi que ce brave clochard me sauta au cou et m'embrassa, cherchant ses mots pour me remercier de ma générosité.

- Ce n'est pas de la générosité, lui dis-je, c'est de l'égoïsme. En te donnant cet argent, je ne cherche pas à t'aider, ni à te rendre la vie plus douce. Je cherche à m'affranchir de la peur de manquer. C'est uniquement pour cela que je me déleste de tout ce que je possède. Pour mettre à l'épreuve ma foi et m'en remettre à la providence. Mais à présent je me rends compte qu'en faisant cela, je revêts le costume d'un imposteur. Celui d'un généreux pèlerin qui a atteint un tel point de sagesse qu'il ne se soucie pas des choses matérielles. Alors que si je m'en déleste c'est uniquement parce que je m'en souci. Parce que ma foi est si faible que même lorsqu'il m'est prouvé qu'avec ou sans argent je ne manquerai jamais de rien, je refuse d'y croire. Et toi mon ami, tu n'es dans cette histoire que l'heureux gagnant de la loterie de mon égo tourmenté. En plus j'ai gardé de quoi m'acheter un paquet de clopes. Alors je t'en prie, ne dit pas que je suis généreux. Dis-moi seulement merci, et je te répondrais que ce n'est rien, car c'est exactement ça ! Rien.
- Mon ami ? M'interroge-t-il. Sais-tu combien de personnes m'ont appelé comme cela ces dernières années ?
- Non.
- Aucune, sais-tu combien de personnes m'ont dit bonjour, se sont intéressées à moi, et m'ont regardé et parlé comme leur égal comme tu le fais ?
- Non.
- Moins d'un sur cent, la plupart du temps, ceux qui daignent te porter une attention t'esquissent un vague sourire forcé et te disent "bon courage" en te lâchant une petite pièce du bout des doigts. Soit moins sévère avec toi, et si t'as envie de te garder de quoi t'acheter tes clopes ça te regarde, qui te l'interdit ou trouve cela immoral à part toi ?
- Personne.
- Alors merci.
- Il n'y a pas de quoi. Merci à toi.
- Si, il y a de quoi. Et je t'en prie, reviens quand tu veux, tu seras toujours le bienvenu chez moi.

Déambulant pensivement dans la ville, je ressassais cette conversation. Je compris que si certes ce n'était pas par générosité pure que je m'étais débarrassé de toutes mes possessions la veille et le jour du grand départ, mais bien pour m'affranchir de la peur de manquer et d'éprouver ma foi ; ce n'était pas non plus par orgueil, ou égoïsme. Je cherchais par ce moyen à m'élever spirituellement. Et je réalisai alors en cet instant, que tout homme qui cherche à s'élever spirituellement, engendre de nombreux bénéfices collatéraux dans son sillon. Que ma pensée primaire était limitée, je n'étais ni généreux, ni égoïste, simplement en quête d'un moi supérieur, plus grand, et que cette quête permettait à d'autres d'obtenir ce dont ils avaient besoin. Car somme toute, contrairement à ce que j'écrivais au début de ces chapitres, l'argent n'est ni bon, ni mauvais, il ne corrompt pas, tout comme un marteau peu servir à planter un clou ou tuer un homme, c'est toi qui choisis de te corrompre ou pas. L'argent n'est que ce qu'il est. 

J'ai passé, le reste de la nuit à méditer tout cela, sous l'abri de la terrasse d'un gîte où l'on m'accueillait pour cinq balles, que je pu payer avec le reste de l'argent des clopes. Le lendemain j'arpenterai cette ville en quête du père Ronan…

Cette ville riche en promesses pour le pèlerin que j'étais. Je savais qu'elle était bien plus qu'une simple étape avec son lot de surprises et d'aventures, je sentais que le merveilleux était là et qu'en ce lieu j'allais pouvoir embrasser le baptême que j'appelais de tous mes vœux. Mais cette nuit-là, j'étais bien loin d'imaginer tout ce qui allait s'y dérouler. Que cette ville allait être le théâtre de nombreux rebondissements qui changeraient le cours de mon chemin, pour ne pas dire, en être spirituellement son véritable point de départ.
C'est pour cette raison que trois chapitres, incluant celui-ci y seront consacrés. La tâche fut rude et des choix de narration ont dû être fait, m'obligeant à taire certaines rencontres, non pas par honte ou quelque mépris, mais parce qu'elles nécessiteraient aux moins trois chapitres supplémentaires. Cela n'apporterait rien de plus au message que je souhaite transmettre à travers ces textes, et en enlèverait peut être même de la crédibilité, car je te connais. Tu as toujours du mal à croire aux miracles.