chapitre xvi

Au réveil, j'eus la surprise de voir un mot à mon attention écrit de la main de Jean-Noël, il me souhaitait un bon chemin, un bon discernement. Il me conseilla également de dormir au gîte de Lou Cantou, là où logent les sœurs qui gèrent le sanctuaire de Rocamadour, et termina en me remerciant de l'avoir honoré de ma présence en son établissement. Je ne compris pas tellement pourquoi un tel honneur, je ne comprends pas mieux aujourd'hui; toujours est-il que j'en fus extrêmement touché.

Je suis arrivé au sanctuaire quelques minutes avant l'heure de la messe. Très bel office, homélie, chants, orgue, tout y était pour un beau moment de grâce et de communion. A la fin, le prêtre interrogea l'auditoire, demandant si quelques pèlerins se trouvaient dans la crypte. Je fus le seul à lever la main. Il m'invita à rejoindre l'autel, me remit la sportelle, médaille remise aux pèlerins de passage à Rocamadour, puis me bénit. Je regagnais ma place couvert d'applaudissements.
A peine sorti de la crypte, je fus assailli par la foule venant m'interroger sur mon chemin, m'en féliciter, me confier des prières à porter dans mon sac et dans mon cœur jusqu'à St Jacques.
C'est étonnant ce pèlerinage, tantôt tu es regardé comme un renégat parce que tu fais la manche, tantôt comme le christ lui-même. C'est assez schizophrénique comme chemin.

C'est donc couvert de gloire que je me mis à mon exercice d'humilité favori… faire la manche. J'obtins rapidement quatre euros et me dis qu'enfin j'allais pouvoir acquérir la dernière exhortation apostolique dont je savais le prix fixé à trois euros et cinquante centimes. J'avais remarqué, et comment ne pas la voir, une boutique chrétienne au cœur du sanctuaire, je trouvais sa situation géographique des plus insupportables. Mon agacement quant à cette échoppe, ne fut que grandissant lorsque pénétrant le lieu et me saisissant du livre convoité je m'aperçus que le prix fut rayé et étiqueté par le marchand au double du tarif de vente, ce qui est totalement illégal. Que l'Eglise puisse être aussi mercanti me mis dans une fureur noir. Je sorti furibond de l'abri des marchands du temple et repris ma manche pour me payer le gîte de cette nuit.

A seize heures trente, nanti de douze euros, je pris le chemin du gîte dans lequel Jean-Noël m'avait réservé un lit.
Christian, l'hospitalier me reçut avec beaucoup de chaleur, il m'indique le tarif pour la nuit, et vit mon visage se décomposer lorsque je me rendis compte que je n'avais pas assez d'argent pour me l'offrir. Je lui expliquai ma situation ; il me dit que j'avais beaucoup de chance, que le matin même, une demoiselle débutant son pèlerinage à Rocamadour lui avait confié cinquante euros pour réexpédier son surplus de fringues et d'équipement à son domicile, lui demandant de garder l'excédent d'argent pour offrir le gîte à un pèlerin démuni. C'est donc grâce à cette généreuse inconnue que je pus dormir au chaud cette nuit-là. Christian m'invita à partager son repas qu'il avait prévu en quantité pour lui et une pensionnaire de l'établissement.

C'est à cette occasion que j'ai rencontré Marie-Liesse, une charmante bretonne pas encore trentenaire, qui, passionnée par mes aventures, me proposa une balade jusqu'à l'Hospitalet après le repas, à la tombée de la nuit, histoire de causer un brin.
Elle m'expliqua que Rocamadour avant grandement renforcé sa foi et apaisé son âme à un moment de sa vie où elle était dominée par la colère à un point tel qu'elle dut faire un court séjour en hôpital psychiatrique. Depuis elle vient chaque année au sanctuaire faire une retraite d'une semaine. Elle regrette seulement que le père Ronan ait été transféré à Cahors. Elle me dit que lui et moi avons un parcours, toutes proportions gardées, assez similaire. Parti en pèlerinage sur le chemin de St Jacques de Compostelle pour discerner sa vocation sacerdotale, me dit-elle, il est arrivé à Santiago convaincu de sa mission. A son retour en stop, il s'était mis en tête qu'il ferait son entrée au séminaire dans le diocèse où il rencontrerait le premier évêque. C'est aux alentours de Cahors, pris en stop par un homme s'étant planté de vingt-quatre heures sur la date de son contrôle technique, que le futur père Ronan rencontra l'évêque du diocèse qui le prit sous son aile. Je compris rapidement qu'il s'agissait du prêtre dont Jean-Noël m'avait parlé.

Devisant théologie, Marie-Liesse me confia son inquiétude quant à une de ses amies récemment endoctrinée par les évangélistes, être déçue de n'avoir pas réussi à la ramener sur le droit chemin et peiner fortement à garder contact avec elle dans cette situation qui la blesse.
Je lui explique qu'il est plus facile de se laisser embarquer sur la voie de l'évangélisme, car beaucoup plus racoleuse et moins mystique, moins exigeante. Mais que ce n'est pas un mauvais chemin pour autant, que le catholicisme n'est pas la seule planche de salut. Après tout, eux aussi vivent au travers des évangiles et souhaitent prendre le christ comme exemple de vie. En revanche, lui dis-je, ce qui moins chrétien, c'est de laisser une amitié au bord de la route à cause d'une dissension religieuse. "Ce n'est pas elle qui s'éloigne de l'amour par cette voie, mais toi".
Elle se mit à fondre en larmes et me serra dans ses bras.

Le lendemain matin, je m'étais levé avant le soleil pour gravir les marches du sanctuaire à genou. Non par fanatisme religieux, ni par orgueil de le faire, mais pour retrouver un peu plus d'humilité.
C'est assez étonnant comme j'avais besoin, à cette période de mon pèlerinage, de me rabaisser à bouffer de la poussière. Ce devait être une manière de contrebalancer les éloges permanents et avorter dans l'œuf la peur de m'en enorgueillir.
Toujours est-il que cette expérience fut douloureuse et exténuante mais pleine de surprises.
Arrivé aux portes du sanctuaire, à quelques marches de la cour intérieure, je relevai la tête et vis l'une des sœurs me surplomber.
A peine la tête relevée qu'elle me demanda à toute vitesse : "Vous pouvez tenir une permanence pour l'adoration du Saint Sacrement, de 16h à 17h ?"
Je lui dis que j'avais l'intention de reprendre le chemin dans l'après-midi mais s'il était encore possible de rester cette nuit ce serait avec plaisir.
"Je vous réserve un lit, me dit-elle en repartant précipitamment, 16h hein, n'oubliez pas, c'est à la crypte…"

Arrivé devant la vierge noire, je me suis recueilli un long moment, méditant sur ma vocation et priant pour continuer mon chemin sans encombre, avoir juste suffisamment à manger et de quoi dormir tranquille. Sortant dans la cour, je fus interpellé par un touriste qui me tendit un billet de dix euros et me félicita pour mon courage, sic. Un papi me donna une pièce de deux. Et pour finir d'achever ma stupéfaction quant à ces dons qui tombèrent du ciel sans que je ne fasse la manche, une dame se mis à genoux devant moi me suppliant de prier pour elle et de la bénir. Je m'assis à côté d'elle et lui demandai pourquoi avait-elle tant besoin de la prière d'un simple pèlerin qui ne fait que déambuler de jours en jours. "Parce que j'en ai tant besoin, me dit-elle, j'ai de l'argent à ne savoir qu'en faire mais c'est tout ce que j'ai. J'ai passé ma vie à amasser des biens mais mon cœur est sec. Je t'en prie pèlerin, prends cet argent et recommande mon âme à Dieu, dis-lui que je regrette". Elle m'agitait deux billets de cinquante euros sous le nez. "Ecoutes, lui dis-je, tu me donnes bien plus que je n'ai besoin, garde ton argent. Tu dis que ton cœur est sec et que tu regrettes tes choix passés et tu veux que je le dise à Dieu, soit je le ferai, mais c'est aussi et surtout à toi de le faire. Et si ton cœur était aussi sec que tu le prétends, tu ne te serais pas mise à genoux en pleurant. Je prierai pour toi, si tu acceptes dès à présent l'idée que ton destin t'appartient et que tu acceptes que tu es déjà sauvée."
Elle me remercia et insista pour me filler les cent balles qui lui crevaient le cœur de garder en sa possession.

Marie-Liesse avait assisté de loin à la scène et en était particulièrement émue, quant à moi je ne compris pas trop ce qu'il c'était passé. Tenant sa permanence pour l'adoration de 13h à 14h, nous convînmes de nous retrouver devant la crypte pour boire un café.

14h sonna, pas de Marie-Liesse. Je me dis qu'elle devait être en plein état de grâce, lorsqu'un jeune homme sortant de la crypte dit à ses deux amis qu'il était bouleversé par la dévotion d'une belle demoiselle à l'intérieur, mais qu'il ne comprenait pas pourquoi elle s'était retournée vers lui pour lui demander s'il était la relève. Je compris qu'elle était coincée et s'était fait poser un lapin par son successeur. Je descendis la rejoindre et fîmes une permanence improvisée de 14h à 15h.

Ecrivant dans mon journal les faits du jour, elle me demanda une feuille et un stylo. Pour la feuille il n'y avait pas de problème mais en ce qui concernait le stylo j'étais bien embêté. En effet, le seul que j'avais à ma disposition en plus de celui dont je me servais était d'une forme assez particulière. Mon ami Manu, alias frérot, m'avait offert avant mon départ un stylobite qui comme son nom l'indique est un stylo, en forme de bite. Marie-Liesse explosa de rire et se mit à m'écrire une fort belle lettre avec.

Je partis le lendemain couvert des encouragements de Marie-Liesse.