Chapitre XV

Couché vers vingt heures trente, je me suis réveillé après une nuit agitée, because les murs de l'église crachaient en boucle neufs morceaux de pieuses musiques classiques, vers quatre heures du matin saisi par une irrépressible envie de pisser.
Tête dans le cul et bite à la main, me retenant de me faire dessus, je fis le tour du propriétaire tentant d'ouvrir toutes les portes, à la recherche d'une sacristie où je trouverais surement un lavabo où me vidanger promptement. Choux blanc. Bien que l'hypothèse m’ait traversée l'esprit, je n'allais tout de même pas pisser dans le bénitier ! Apercevant un jour sous la porte principale, je commençai à me contorsionner pour uriner sous la fente lorsque je vis un loquet, je le soulevai… et, à ma grande surprise, la porte s'ouvrit. Après m'être soulagé d'un litre, je retournai dans l'église, remballai mes affaires et pris le chemin en direction de Gramat.

Je sortis de la ville dans un épais brouillard. Le soleil se leva et se mis à cogner sévèrement. Je pus en profiter pour faire sécher un à un, chacun de mes vêtements trempés par deux jours de pluie, sur mon sac à dos.
Le chemin est très beau sur cette étape, ça grimpe pas mal au début, le paysage en vaut vraiment la peine.
Porté par le miracle de cette nuit, et la joie d'avoir enfin compris que je ne manquerai jamais de rien sur ce chemin, je suis arrivé à Gramat vers quinze heures. J'aurai donc marché près de cinquante kilomètres, j'établis ce jour le record de mes trois mois de marche.  

Ma première envie fut de me jeter un bon café dans l'coco. Mais sans un sous en poche, je me mis en quête d'un spot pour faire la manche. "Hey peregrino" fus-je hélé par un badaud assis à la terrasse d'un café de la place principale que je traversais. "Arrête toi donc, j't'offre un café, ou une bière, comme tu veux.", poursuivit-il. Je m'assis à sa table en compagnie de ses amis et optai pour le café.
Mon nouveau compagnon s'appelait Dominique, il tenait un gîte sur la commune, il s'excusa d'emblée de ne pouvoir m'y accueillir celui-ci étant complet pour la nuit. - T'inquiète lui dis-je, je n'aurai pas de quoi payer de toutes façons. Il m'informa qu'il ne faisait pas raquer les pèlerins se rendant à St Jacques d'une traite. Il me donna l'adresse d'un donativo sur Gramat, Bethanie d'Alzou. Nous discutâmes un bon moment, puis nous séparâmes, lui s'en retournant à son gîte, moi en quête du mien. 

Je fus accueilli par la gérante des lieux, qui me présenta le dortoir, et m'indiqua le chemin du couvent Notre Dame du Calvaire, dans l'hypothèse où j'aurais souhaité me rendre à la messe. 
Douche chaude dûment méritée, et lessive faite, je me suis rendu au couvent.
L'oratoire du couvent ressemble plus à une salle commune de maison de retraite qu'à un lieu de culte, d'ailleurs ça sentait le formol. Le prêtre, un vieux bonhomme de quatre-vingts seize ans, fit son entrée avec la lenteur apaisante des hommes de son âge. Il se mit devant l'autel, leva les yeux, toisa l'assistance, et me regarda fixement avec un petit sourire en coin. Il inspira profondément, puis s'exprima : "mes sœurs…" dit-il laissant planer un court silence avant d'enchaîner… "mes frères !" A ces derniers mots, les sisters se retournèrent à la recherche des frères mentionnés par le quasi centenaire en soutane. Puis me dévisagèrent longuement. Elle me donnèrent l'impression d'être un pervers dans les chiottes pour dames.
"Je dis mes frères" reprit le prêtre, "car votre imposante stature, jeune homme, donne doublement envie de se réjouir d'une présence masculine."
Hilarité générale de l'assemblée. Il enchaîna sur une courte hagiographie de St Atanaz, l'homme qui combattit l'arianisme (courant théologique chrétien, en opposition au Dieu trinitaire, considérant que Jésus était un homme nanti d'un part de divinité et non tout Dieu et tout homme), puis fit une fort belle homélie.

A l'heure du repas, Jean-Noël, le gérant du bouclard, arrivé en retard à la messe et m'en ayant vu sortir, se dit ravi de recevoir un pèlerin catholique en ces murs et m'interrogea sur mon parcours de foi. Le voici :

Issu d'une famille plutôt anticléricale, dite athée, mes parents (mère "d'origine" catholique et père protestant) avaient choisi de ne pas me baptiser à la naissance. N'ayant jamais baigné dans une ambiance pieuse dans mon entourage familial, j'ai malgré cela très tôt été habité par la foi. Avant l'âge de raison, il m'arrivait de prier et de tanner le pion de ma mère pour qu'elle me conduise à la messe et m'inscrive au catéchisme. Le caté eut sur moi un effet plutôt rédhibitoire, la manière dont il était dispensé manquait de profondeur et de spiritualité.
J'en ressortais chaque mercredi non pas imprégné des mystères du Christ mais d'une nauséabonde odeur de cave humide.
J'entrepris donc d'apprendre par mes soins, à l'aide d'un livre de référence, le traditionnel Ta parole est un trésor, guère plus profond que les séances de caté. Vint ensuite la période de l'adolescence où je me suis rebellé contre ma foi, prenant l'Eglise pour ennemie, j'entrepris de lire la Bible pour me battre, à armes égales contre les curaillons et grenouilles de bénitiers. Le message de l'Evangile m'était apparu d'une telle beauté que ma démarche fut avortée et ma foi en ressortit grandie. A la suite d'une expérience mystique vers l'âge de treize ans, je fus pris d'une obsession pour l'ésotérisme et la découverte de toutes les formes et définitions de Dieu. Ce qui jusqu'à ma majorité me conduisit, sans que ma famille ni mes amis ne l'apprennent (j'avais tellement peur de cette expérience que je ne voulais inquiéter personne, craignant de passer pour un cinglé), à lire la Bible dans son entièreté et de traductions différentes, le Coran, la Thora et bien des textes de différentes obédiences, allant du bouddhisme à l'hindouisme, aux mythologies grecques, et j'en passe. Ces lectures m'ont conduit à une conclusion majeure : à la question qui est Dieu, toutes répondent à l'unisson "Dieu est amour". La seule différence est la manière de le louer.
Après un voyage de deux années en voilier, traversant l'Atlantique, remontant l'Amazone, rencontrant chamans et mystiques, affrontant tempêtes et autres dangers qui mirent ma vie en péril, j'en ressorti nanti d'une soif de vivre et de faire grandir mon âme, intimement convaincu que ma vocation était de servir l'Homme. C'est ce que j'entrepris par la politique mais cela s'était avéré être un échec.

A plusieurs époques de ma vie, habité par un insondable et inconditionnel amour pour l'humanité, j'avais sérieusement envisagé la prêtrise mais j'eus toujours beaucoup de mal à franchir le pas, par peur de cet amour et de l'engagement qui en découle. Alors, conclus-je en narrant mes dernières grâces reçues sur le chemin, sous le regard émus de Jean-Noël, si certains dogmes de l'Eglise ne me conviennent pas, ne correspondent pas à ma foi profonde, le message de l'Evangile, lui, fait partie intégrante de mon être, et je suis sur le point, ajoutais-je, de prendre la décision de donner ma vie aux Hommes pour répandre cette bonne nouvelle. 

Très ému par la solidité et profondeur de ma foi, sic, il m'encouragea dans mon parcours de discernement, et m'invita à taper à la porte de l'abbé de Cahors dont à ce moment-là je ne retins pas le nom, pour lui demander le sacrement du baptême. Tu verras, me dit-il, il est l'homme d'église le plus prompte à comprendre ce que ton âme désire vraiment et votre parcours est assez semblable. Nous nous quittâmes d'une grande et émouvante accolade.