chapitre Xix

Dès mon réveil, je me rendis à la cathédrale pour trouver le père Ronan, j'étais décidé à lui demander le sacrement du baptême. J'y appris d'un séminariste qu'il ne serait pas en ville avant trois jours. Je compris que j'allais passer au moins une semaine sur place. Après trois semaines de marche, je craignais de vivre difficilement cette sédentarisation. La question du logement ne m’inquiétait pas trop. D'une part parce que la confiance commençait à vraiment s'installer en moi, d'autre part parce que je savais qu'il ne serait pas difficile de gagner cinq euros par jour pour dormir au même endroit qu'au soir de mon arrivée.
Je m'inquiétais plus de ce que j'allais bien pouvoir foutre de mes journées. "Et bien laisse toi guider, sens où est ta place" pensais-je. Si cela fonctionnait en marchant, pourquoi pas en glandant ?

Je m'assis sur le parvis de la cathédrale, sortis quelques bouts de bois ramassés en chemin, et me lança dans la conception de crucifix. Je m'étais dit que je pourrais les vendre en donativo (façon plus échangeresse de faire la manche), ou les offrir aux personnes qui se confiraient à moi. L'histoire retiendra (ou pas) que j'ai, tout au long de mon chemin, passé plus de temps à en offrir qu'à en vendre.
La première croix fût achetée par une mamie des plus truculentes. Celle-ci me lâcha dix balles, et se mît à me raconter sa vie. Une vie pleine de grâce m'avait-elle dit. Après avoir beaucoup manqué dans sa prime jeunesse au temps du rationnement de guerre, et perdu ses parents à l'âge de treize ans, la vie  a fini par lui réserver toute une succession de petits bonheurs. Un travail épanouissant en tant qu'assistante de direction dans une maison d'édition, mariage avec l'homme qu'elle a chéri jusqu’à son décès, investissement dans des associations humanitaires engendrant de nombreux voyages en Afrique, gros gain d'argent à la loterie trois jours après son licenciement. C'était certainement la personne la plus épanouie et reconnaissance quant à sa vie que je n'avais jamais rencontré. "Et puis je n'ai jamais été malade" me dit-elle "j'ai 94 ans, et je ne sais même pas ce que c'est qu'un rhume !"
De cet instant, toute une routine se mît naturellement en place. Tout un cortège de gens, de tous âges, de toutes conditions et de tous sexes, s'arrêtait devant moi, me lâchait la pièce et me racontait leurs histoires. Seule celle de la mamie était joyeuse, les autres venaient me conter leurs tourments, leurs peurs, leurs colères, leurs tristesses. Tous repartaient en pleurant.

De neuf heures à midi je donnais mes consultations devant la cathédrale, de midi à quatorze heures je redistribuais le conséquent surplus de brouzouf aux clochards de la ville, qui ne manquaient pas non plus de me livrer leur cœur. Les après-midis, je reprenais mes séances sur le parvis, et le soir je rentrais chez Pierre (un des diacres de Cahors) et Jacqueline son épouse. Ils m'avaient invité à séjourner chez eux le temps nécessaire. J'avais à manger et un toit. Mes frais se résumaient à ma pause-café syndicale de dix heures, mon repas du midi, mes clopes et c'est marre. Tel était mon quotidien à Cahors.

Il s'agit là uniquement de mon histoire et je peux te garantir qu'aucun des mendiants que j'ai rencontré tout au long de mon chemin, ni après, ne gagne autant que moi. Loin de là.
N'en doute pas un seul instant, faire la manche est loin d'être une sinécure. Avant qu'une malheureuse pièce de cinquante centimes ne tombe dans ton chapeau, des centaines de personnes te passent sous le nez sans même t'accorder un regard. D'autres daigneront te prêter une brève attention un bref instant, uniquement pour te faire sentir tout le mépris qu'ils ont pour les gens comme toi. Tu attends des heures durant, sous le cagnard brûlant ou dans le froid glacial, avec cette peur au ventre… "Vais-je me faire dégager par les flics ? Pourrais-je manger ? Aurais-je un abri pour la nuit ?" Faire la manche est l'une des plus grandes épreuve d'humilité. Crois-moi, malgré les conséquentes sommes que je gagnais à Cahors, je suis aussi passé par là.

Le jeudi 10 mai 2019, Jacqueline, Pierre et moi, nous sommes rendus à la messe de l'Ascension, célébrée par le Père Ronan. Arrivés à l'église, Pierre et une bonne dizaine de paroissiens interpellèrent l'Abbé, l'informant de mon souhait de le rencontrer.
Ronan vînt à ma rencontre, me proposa un rendez-vous pour le lendemain soir, puis se retira finir les préparatifs de l'office. Il fût encore interpellé par d'autres à mon sujet avant de disparaître dans la sacristie. C'était touchant de voir ces paroissiens désireux de me voir baptiser.
Si l'on ne m'avait pas menti sur le dynamisme et la verve du Père Ronan, j'ai toutefois été assez déçu de son homélie, je la trouvais trop superficielle et peu spirituelle. Elle relevait plus du show que de la piété.

Le lendemain matin, je fis la connaissance de C, je l'avais déjà croisé la veille au soir à la cathédrale. Il était venu assister à la prière du chapelet où je m’étais rendu à la demande d'un paroissien. La présence de C et de sa guitare avait permis d'égailler le rosaire qui était bien tristement entonné. C'est fou comme certaines personnes se sentent accablées de tristesse lorsqu'ils prient. Non contant de réveiller l'auditoire, il avait aussi fait découvrir l'insoupçonnée beauté vocale de deux demoiselles qui, à leur tour, ont enchanté les lieux.
Ce matin-là, allant prendre ma pause-café, je m'assis à la terrasse de mon troquet habituel, juste à ma droite se trouvait donc C, qui, m'ayant reconnu, m'invita à sa table. Après quelques présentations d'usages, il me raconta ses tourments. Ayant grandi dans une riche famille de débauchés, sic, sa grand-mère tenait un hôtel de passe que l'on peut clairement qualifier de maison close. Tombé très jeune dans la prostitution il servait de porte flingue à sa grand-mère pour tabasser les mauvais payeurs. Plus tard, il reprît la charmante petite affaire familiale en la faisant entrée dans l'industrie de la pornographie, avant de se faire arrêter et écrouer. Lors de son séjour en prison il réalisa que sa vie n'avait été motivée que par la colère et la violence. Face à l'épouvante de ses actes, il est sorti de tôle convaincu qu'il avait fait fausse route et était dévasté par la honte. Il ne vivait plus que dans le dégoût de lui-même, le regret et la peur de retomber dans ses travers.
Commençant par lui confirmer qu'en effet sa vie d'avant me semblait des plus horrifiantes, je lui rappelai ce qu'il nous avait fait vivre la veille. Tous ces touristes qui regardaient d'un air moqueur les paroissiens priant, furent abasourdis par la grâce des notes qui avaient enchanté les lieux. Que c'était bien lui qui avait initié cela, c'était donc la preuve que du beau existait encore en son être et qu'il était capable de produire autre chose que de la merde. Je lui fis remarquer qu'il avait conscience du mal qu'il avait pu faire, et que celle-ci le brûlait de honte. Il avait bel et bien choisi de vivre autrement, de quitter l'horreur. Je lui conseillai de se pardonner (chose peu évidente, je le savais), de bâtir sur ses nouvelles fondations, celles d'un homme qui sait ce qu'il ne veut pas être, de définir qui il souhaite devenir, et ce qu'il souhaite construire. Je lui affirmai qu'il avait forcément au fond de lui quelque chose qui lui tenait à cœur, et qu'après avoir étouffé ce cœur par l'horreur et le remord, il étant temps qu'il l'écoute enfin. La gorge serrée, essuyant ses larmes, il me remercia de voir en lui la beauté qu'il ne voyait plus briller, m'embrassa tout tremblant, m'offrît un autre café et partît.