chapitre XIV

A l'instar de chaque jour qui passe sur ce premier tronçon, je me suis tapé une épouvantable montée pour sortir de Conques. Arrivant près de la chapelle dont Patrick m'avait recommandé de faire sonner les cloches avant de me souhaiter chaleureusement un bon chemin plus tôt dans la matinée, je ne me fis pas prier pour tirer sur la corde et faire retentir tant que je le pus la cloche. Après un petit moment de silence, les cloches de l'abbatiale sonnèrent en réponse. Satisfait de cette amusante parenthèse, je repris la route en direction de Decazeville.
Je m'y suis arrêté le temps d'un café, qui me fut offert par Fabien, un breton de passage en Aveyron pour visiter sa famille. Ce fut une fort belle rencontre avec ce garçon en quête de spiritualité, un peu paumé, qui après trois quarts d'heure de conversation, me demanda de prier pour son âme pendant mes pérégrinations. Nous nous saluâmes puis je repris mon chemin.

A la sortie de Decazeville, je suis tombé sur un pèlerin qui s'avérait, après quelques dizaines de minutes de marche, être nul autre qu'un ennemi politique, un ancien directeur d'EDF fraîchement retraité, contre qui Serge et moi (surtout Serge), à l'époque bien seuls dans ce combat, nous bâtions contre l'installation des compteurs communicants que nous jugions (et que je juge toujours, ainsi que bon nombre d'élus à travers la France) catastrophique sous bien des aspects. Je t'invite camarade lecteur, à bien te renseigner sur ce sujet, tu y apprendras que des centaines de communes tentent de s'en prémunir et comment le droit se fait bafouer, puis réécrire au profit d'une entreprise privée.
Nos échanges furent cordiaux, sans doute parce-que je commençais à ressentir l'effet apaisant du chemin, et surtout parce-que ce Némésis politique m'avoua du bout des lèvres que nous n'avions pas tout à fait tort de s'opposer au déploiement de cette calamité.
La pluie vint gâter nos badinages, nous forçant à faire halte à Livinhac le Haut, où l'agent communal du gîte municipal nous proposa de nous abriter dans le réfectoire en attendant que le mauvais temps s'en aille. Mon compère et moi en profitâmes pour mettre en commun nos vivres et casser la croute.
Le grain passé, l'ex fonctionnaire s'en alla trouver une chambre d'hôte pour passer la nuit, quant à moi, heureux d'avoir retrouvé l'usage complet de mes gambettes, je me suis remis en marche.

J'étais inquiet, je n'avais jusqu'à présent manqué de rien, mais là, je n'avais aucun plan pour la nuit, presque plus de bouffe dans le sac, et je redoutais surtout de ne pas trouver d'abri en cas de pluie, ce qui était fort probable. Mon inquiétude ne fit que s'agrandir quand l'orage me surpris et me trempa de la tête aux pieds avant même que je n'eus le temps d'enfiler ma cape à bosse.
Une bonne demi-heure s'écoula avant que je n'atteigne le village de Montredon. J'inspectais les lieux à la recherche d'un abri bus ou autre coin isolé qui m'aurait protégé de la pluie battante. A l'arrière de l'église se trouvait un abri destiné aux pèlerins, proposant en libre-service du café, du thé, du lait et des biscuits. Je m'y suis installé. Du temps que je faisais chauffer un broc de café, je me suis changé et fis sécher mes vêtements du jour.
Une heure passa sans que je ne sois dérangé. Lorsque je commençai à envisager d'y passer la nuit, un paroissien apparut et m'informa qu'il allait fermer le local pour la nuit. Je lui demandai s'il saurait m'indiquer un lieu où m'abriter pour la nuit. Il me recommanda de toquer au gîte d'en face, m'affirmant que le gérant a toujours sa porte ouverte pour un pèlerin en détresse.
Après avoir plié bagages, je traversai la rue et m'en allai toquer à la porte dudit gérant. Celui-ci m'accueilli à bras ouverts m'indiquant avoir beaucoup de chance car il n'était pas encore ouvert mais qu'il fit une exception pour la nuit lorsque deux jeunes femmes l'avaient appelé à l'aide ne trouvant où dormir pour la nuit, les autres gîtes étant complets. Il eut même la gentillesse de nous ramener un sachet de pâte, du pain et du thon qu'il nous invita à cuisiner. Il nous salua et regagna son chez lui.
Pas de chauffage, le gîte n'ayant officiellement pas encore ouvert ses portes il nous fallut nous contenter du repas et de la couette pour nous réchauffer. Si je ne craignais pas le froid, j'étais en revanche embêté de savoir que mes vêtements ne sècheraient pas. Bon après tout j'ai un toit pour la nuit c'est déjà ça, me dis-je.

Le lendemain, réveillé à 6h30, constatant qu'il ne pleuvait pas encore, je me suis empressé de quitter le gîte pour rejoindre Figeac, où je savais que je pourrais sans doute dormir en toute quiétude au carmel qui accueille les pèlerins, je pourrais y laver et faire sécher mes affaires de la veille et probablement du jour aussi compte tenu de la météo capricieuse qui nous était annoncée.
Prévoyant, j'avais enfilé ma cape à bosse, au cas où, histoire de ne pas me faire avoir une deuxième fois. C'était une bonne idée, car j'eus à peine le temps de quitter Montredon qu'une douche froide s'est abattue sur ma trogne. Ce qu'il y a de bien avec une cape à bosse, ou poncho de pluie comme il se dit dans les rayons Décathlon, c'est que si tu es protégé de la pluie, tu y transpires tellement que tu finis quand même trempé. La mienne, très bon marché, le modèle à six euros, avait en plus la particularité, par je ne sais quel miracle scientifique, de prendre l'eau au niveau des aisselles.
C'est donc mouillé de la tête aux pieds, jusqu'à l'os, que je déambulais péniblement dans la boue où j'ai manqué une bonne paire de fois de m'y vautrer copieusement.
Vers midi, je suis arrivé dans une petite commune dont hélas j'ai mangé le nom mais dont j'aimerai vraiment rendre grâce pour l'abri destiné aux pèlerins qu'elle a mis en place. Tout le confort nécessaire s'y trouve, douche, toilette, lave et sèche-linge, table, chaises… Il ne manquait malheureusement que l'électricité. Si je n'eus été en mesure d'y faire sécher mes nippes, ni de m'y réchauffer tant j'avais froid, je pus au moins attendre l'accalmie et me restaurer un brin avant de reprendre la route.

Une bonne heure passa avant que la pluie ne cesse de tomber, j'ai sauté dans mes groles et descendit sur Figeac où j'arriverai deux heures et demi plus tard, exténué par le froid et le frottement de mes fringues dégoulinantes d'eau et de sueur. Arrivé devant le carmel, je vis un mot indiquant que les portes ne s'ouvriraient qu'à seize heures trente. J'entrepris alors de visiter un peu la ville et de trouver un troquet où me réchauffer d'un café.
Caféine perfusée, je retournai au carmel, heureux de m'imaginer pourvoir étendre mes fripes et ma carcasse endolorie.
Attendant l'arrivée de l'hospitalier, je me suis assis sur le banc devant l'entrée, au côté d'une pèlerine qui attendait également.
L'hospitalier sorti, salua la jeune femme, ne jeta pas même un coup d'œil en ma direction, informa ladite qu'il avait eu un accident de vélo la veille, n'être en mesure de ne recevoir qu'icelle. Il rentra en trombe, elle le suivit me regardant d'un aire navré, me sourit et disparue derrière la lourde.
"Merde ! J'suis bon pour faire la manche jusqu'à la tombée de la nuit si je ne veux pas la passer dehors. Et puis là, il ne me reste qu'un euro et des broutilles." pensais-je alors, dépité.

Je traînai mes souliers jusqu'à l'église, où se trouvait un groupe d'une trentaine de touristes qui m’interpellait pour savoir si j'étais pèlerin. S'engagea un interrogatoire sur mon chemin, ma destination, mes difficultés et autres questions du genre. Lorsqu'ils eurent fait le tour de la distraction que je représentais, ils partirent sans que je n'ose les taper de quelques pièces. Si j'étais à l'aise en faisant la manche, il m'était très difficile de demander directement. Je m'assis sur le parvis, coquille à terre, et attendis patiemment que le ciel m'envoie autre chose que de la flotte. Je ne fus que très partiellement exaucé ; si j'avais en un peu plus d'une heure récolté trois euros, la pluie vint à nouveau s'abattre sur moi. En m'en allant, je vis un flyer qui m'indiqua que le carmel allait accueillir, le surlendemain, une conférence sur la dernière exhortation apostolique, gaudete et exsultate (dont je t'invite, camarade lecteur, à en faire l'acquisition, même si le style est digne d'un Marc Levy, le message de fond est un très bel appel à la sainteté) tenue par l'évêque. "C'est ma chance", me dis-je, je vais y retourner de ce pas, proposer à l'hospitalier de l'aider à préparer tout ça et lui filer un coup de main pour gérer le gîte, contre une à deux nuits au chaud.
Je m'y rendis d'un pas ferme et motivé, frappai à la porte, et salua l'hospitalier. Je n'eus malheureusement pas le temps de lui proposer mon aide, il me dégagea avec une grossièreté qui me scotcha le derrière. A peine eut-il ouvert la porte, qu'il m'aboya dessus : "Vous n'avez pas entendu ce que j'ai dit, je ne peux recevoir personne ! Alors dégagez !" puis il ferma la porte brusquement. Cette espèce de trou du cul sans poil avait réussi à ajouter la colère à ma palette d'émotions de ce jour-là. Je suis retourné en ville, furibond, fulminant, dans ma barbe, d'adipeuses injures dont je me reprochais vivement de ne les avoir pas rependu en tas de fumier à la gueule du mal nommé hospitalier.
La colère fut, le soir arrivant, remplacée par la peur de dormir sous la pluie ; de plus les honnêtes gens s'en étaient rentrés chez eux laissant la rue à deux peu fréquentables camés qui cherchaient à acquérir ou vendre leur dose.
Désespéré, je décidai de reprendre le chemin, il était ma seule chance de trouver un toit pour la nuit.

Approchant du quartier de la cité administrative, je vis une petite église, et ressentis un besoin irrépressible de m'y arrêter. J'y entrai, chaque pas qui me conduisait vers l'autel avait un effet de pompe à émotions, faisant monter en moi tristesse, colère, et les larmes. Je m'agenouillai, pleurant toutes les larmes de mon corps, m'apitoyant sur mon sort jusqu'à ce que je m'écroule d'épuisement.
Quand je repris mes esprits je me mis à éclater de rire face au ridicule de mes jérémiades. Enfin voyons ma poule, me dis-je ! Tu as à manger dans ton sac, un repas frugal, soit, mais tu ne mourras pas de faim, tu as de la flotte, et tu pleurniches parce que tu vas peut-être devoir dormir sous un pont malfamé… Et alors ? Tu seras à l'abri, et ma foi, cette expérience pourrait te conduire à de belles rencontres !
Pris de joie, je me dirigeai vers la sortie prêt à affronter la nuit et ses oiseaux… Lorsque je m'aperçus qu'il m'était impossible d'ouvrir la porte. Elle était verrouillée à clef ! J'avais bien entendu un bruit un peu plus tôt, mais je pensais qu'il s'agissait d'un fidèle venu se recueillir. Et bien non j'étais enfermé et n'avait d'autre choix que d'attendre que la nuit passe pour être délivré.

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