Chapitre XII

Je m'étais décidé à ne faire qu'une courte marche ce jour-là, histoire de ne pas retomber dans le dure tout de suite. Cap sur Espalion. Si le chemin pour s'y rendre, était magnifique, la ville me paraissait affreuse. Après trois jours à récupérer dans un havre de paix, le grouillement, les voitures, la chaleur et le bruit m'étaient insupportables. J'y ai toutefois découvert un jeu local, à mi-chemin entre le molkky et le bowling, la quille de huit comme il s'appelle, consiste d'après ce que m'en a expliqué un des joueurs, à taper dans des quilles à l'aide d'une grosse boule de bowling en bois creux ; à chaque tour, les joueurs reculent de dix mètres.

Après une nuit de gîte et un plein de courses, je me suis difficilement trainé jusqu'à Estaing. Ma jambe me faisait de nouveau mal, pas monstrueusement mais cela ralentissait bien mon rythme.
Arrivé dans la ville de l'ancien Président, j'y fis un brin de tourisme et suis tombé sur Charlotte avec qui j'ai gouté au bord de la rivière. Elle me dit avoir passé la nuit précédente dans un donativo et s'être accordée une journée de repos en cette bourgade. Après nos salutations, je me mis en quête dudit donativo. Un donativo est un gîte, une albergue comme on dit sur le chemin, sans tarif près établi, il est laissé à la discrétion du pèlerin permettant ainsi au plus pauvre de passer la nuit au chaud avec, en général, un bon repas chaud.
J'y fus accueilli vers 16h par Elisabeth, la "gérante" que je prévins illico de ma situation pécuniaire. Elle m'accueillit à bras ouverts et m'invita à m'installer dans le dortoir, puis me donna rendez-vous à table pour 19h.
Je pris mes quartiers, une douche, et suis sorti me poster devant l'église histoire de gagner quelques kopecks à mettre dans le tronc du donativo.
Pas un centime, en revanche on m'offrit une bière. Quand 18h30 sonna sans que ma coquille ne se remplisse du moindre centime, l'amertume me gagnait à l'idée de ne rien laisser à mes hôtes. Puis, la voix de sœur Anne-Marie me remit sur mes pates… "Il te faut apprendre à recevoir maintenant !"

Nous étions neuf à table, cinq pèlerins qui termineraient leur chemin à Conques, un couple d'hospitalier*, ainsi qu'Elisabeth et Léonard, son époux.
Ils profitèrent du repas pour nous conter leur histoire :
Il y a près de trente ans maintenant, Léonard était parti en pèlerinage sur le chemin de St Jacques de Compostelle. Il y est arrivé pour la semaine Sainte, le cœur remplit d'amour et de joie, Elisabeth, alors enceinte de leur troisième enfant, l'avait rejoint sur place. Le jour de la Saint-Jacques, le petit dernier naissait. Ils le baptisèrent du nom de l'apôtre et prirent cette coïncidence pour un signe, signe qui correspondait à un désir naissant, celui de s'installer sur le chemin pour y accueillir, en bons chrétiens, les pèlerins.
Après être parti chacun de leurs côtés en retraite spirituelle histoire de discerner tout cela, ils se sont installés quelques temps dans une communauté laïque, jusqu’à ce que cette dernière (situé à l'époque au couvent de Malet avant qu'il ne soit occupé par les sœurs ursulines), décide de ne plus accueillir les pèlerins. Ils allèrent alors trouver l'évêque du coin pour lui exposer leur projet de donativo. Il accepta et leur trouva une bâtisse, à Estaing, qu'ils occupent à présent, depuis près de vingt-sept ans.
Pour compléter la petite histoire, il m'apparait important de préciser que Léonard était médecin, qu'il gagnait fort bien sa vie, et qu'il cessa toute activité pour ne se consacrer qu'à "l'hospitalité Saint-Jacques", s'en remettant ainsi totalement aux dons des pèlerins.
Après le repas, nous fûmes conviés à gagner la chapelle (pièce limitrophe de la salle à manger) pour y célébrer les complies ainsi qu'une minute d'adoration eucharistique.

Samedi 28 avril 2018, alors que j'avais marché une bonne partie de la journée, ma sempiternelle tendinite faisait de nouveau des siennes. Je commençais à m'inquiéter lorsque je fus hélé par un habitant du hameau du Soulier (situé juste au-dessus de la commune d'Espeyrac). Il me proposa un café, nous taillâmes le bout d'gras, puis m'invita à passer la nuit chez lui. Il s'agissait également d'un donativo dont il était le propriétaire.


Tout aussi catho que mes hôtes de la veille, Michel avait une vision moins conventionnelle que ses prédécesseurs ; il existait entre eux une forte nuance quant à leur dévotion. Si Elisabeth et Léonard s'inscrivaient plus dans une mouvance traditionnaliste, "Jésus mon Dieu mon Seigneur" ; Michel, lui, était plus New Age, "Jésus mon pote". Je trouvais ces deux manières de rendre grâce toutes aussi belles, même si celle de Michel me mettait plus à l'aise. Je n'ai jamais tellement été fan des génuflexions et autres marques de soumission, à moins qu'il ne s'agisse bien sûr de tomber de grâce devant l'affiche d'un spectacle de Pascal Obispo !
Michel prit grand soin de ma jambe, la massant fermement comme s'il attendrissait un gros steak !
Au fil de nos discussions, il m'expliqua que la situation des donativos en France était complexe et compromise si le gîte n'est pas lié à l'évêché. Non pas à cause d'hypothétiques profiteurs du chemin comme il se raconte souvent sur des forums, ni pour de bigotes raisons mais parce que nombre de professionnels du chemin, hôteliers et autres, considèrent les donativos comme des concurrents déloyaux. Alors ils les font fermer un à un. Comme si six pauvres lit proposés par de généreux habitants désireux d'accueillir des pèlerins, sans se faire de blé mais sans en être de leurs poches pour autant, menaçait les gîtes et chambres d'hôtes qui proposent des nuits sensés êtres plus confortables. Business is business !
Fort heureusement d'autres se créent sous un format associatif bien plus difficile à contrer par les mercantis du chemin.

*Hospitalier : Ancien pèlerin, proposant bénévolement l'accueil et l'entretien d'un gîte appartenant à une municipalité, une congrégation religieuse ou autres donativos. Le temps moyen du service rendu par l'hospitalier est généralement de deux semaines.