chapitre xi

Je suis resté trois jours dans ce havre de paix.
Tous les matins après le petit déjeuner, je me rendais en stop devant l'église, histoire de recueillir un peu de blé pour remercier les sisters de leur très chaleureux accueil… Elles m'ont gavé comme une oie trois jours durant, j'y ai repris tous les kilos que j'avais perdus jusque-là.
Faire la manche me paraissait d'une extrême facilité à ce moment-là, même si je ne récoltais pas des fortunes, il s'agissait là d'une épreuve de patience et l'occasion de faire d'intéressantes rencontres. La plus marquante fut celle d'un adjoint au Maire qui m'interrogea sur ma condition de pèlerin pauvre.
Je lui expliquais la manière dont j'avais tout plaqué et pourquoi j'étais parti sur le chemin. Au fil de la conversation, va-t’en savoir pourquoi, nous devisâmes de la corruption des élus. Je lui narrais alors l'histoire du photocopieur que j'avais dû faire remplacer peu après mon élection. Satisfait de notre prestataire, il m'avait tout de même semblé important de le mettre en concurrence avec deux autres fournisseurs. L'un des potentats m'avait envoyé un devis, accompagné de deux places VIP pour le festival Jazz à Vienne… j'avais retourné les places déchirées à l'envoyeur, ainsi que son devis (dont le tarif était par ailleurs, légèrement inférieur à celui de ses concurrents). L'adjoint que je venais juste de rencontrer n'était pas surpris, il en avait vécu d'autres et à plus grande échelle.
Il considérait à ce sujet qu'il fallait exiger que les élus aient un revenu fixe et assez conséquent pour éviter toute tentation de corruption.
J'étais en parfait désaccord avec lui. Les députés, ministres et autres gros bonnets gagnent généralement très bien leur vie, cela n'a jamais empêché que certains d'entre eux se laissent aller à la spirale du toujours plus en acceptant des pots de vin.
Je trouvais sa théorie assez fallacieuse… être blindé de fric pour ne pas se laisser tenter par la corruption, revient à se faire émasculer pour ne pas violer. C'est la tentation qu'il faut combattre. L'intégrité ne souffre nul autre prérequis que la volonté de l'être.

Quand sonnait l'angélus de la mi-journée, je quittais le parvis de l'église pour me sustenter de galettes bretonnes, chez le sympathique crêpier.
Les après-midis, je les passais à me reposer dans le cloître du couvent.


J'y fis la délicieuse rencontre de deux sœurs retraitantes et retraitées avec qui j'eus la joie de philosopher. L'une, assez bourgeoise, venait de Vesoul, l'autre, femme du monde agrémenté d'un petit côté popu, je la voyais bien veuve d'un forain ou maraicher, dont elle garderait le timbre de voix un brin poissonnier, comme pour l'avoir toujours un peu auprès d'elle. Cette dernière vivait à quelques kilomètres du couvent. Elles s'y retrouvaient chaque année l'espace d'une semaine.

Puis vint Charlotte, une jeune demoiselle qui entreprit de faire le chemin de Saint-Jacques pour discerner sa vocation religieuse. Nous avons beaucoup discuté de ses motivations à ce sujet, qui s'estompaient au fil des jours. Elle commençait à réaliser que son envie de rentrer dans les ordres ne lui venait que dans les tristes et difficiles périodes de son existence, jamais lorsqu'elle était heureuse. Mon point de vu était le même que le sien ; cet engagement, tel un mariage, se fait pour le meilleur et pour le pire, dans la joie comme dans la tristesse.

Le dernier soir, je fis sans doute la plus belle et émouvante rencontre de mon séjour au couvent. Celle de Pierre, un homme qui transpirait la gentillesse autant que la tristesse, il était parti sur le chemin sans trop savoir pourquoi.
Assez rapidement il se mit à me parler de sa foi, me disant croire en Dieu mais n'avoir jamais réussi à s'identifier à l'une des religions monothéistes établies. Après un long road trip en Afrique, il s'était converti à l'islam, mais il finit par réaliser que ce choix relevait plus de l'habitude culturelle du milieu dans lequel il évoluait que d'une véritable croyance. Issu d'une famille de catho traditionnels, il avait toujours rejeté le christianisme. Quant au judaïsme, "je n'ai jamais trop compris la différence avec les catho", disait-il. Il était parti en Inde étudier le bouddhisme, mais cela ne lui convenait pas plus que le reste.
Il me confia également ses difficultés relationnelles quant aux "meufs" qu'il peinait à garder plus de deux, trois mois. Il reconnaissait à ce sujet être fort peu disponible pour bâtir une relation durable (qu'il souhaitait pourtant fortement), faute de temps compte tenu de ses nombreuses activités professionnelles et bénévoles.
Après avoir essuyé ses larmes et s'être demandé pourquoi il me confiait tout cela alors que nous ne nous connaissions pas, je tentais de le rassurer en lui disant que rien n'est jamais perdu. Que s'il ne se rendait pas disponible pour une vie conjugale, aux vues de sa narration, cela me semblait être parce-qu'il ne s'accordait que peu d'importance. Il estimait ne pas avoir droit à l'amour, ne pas avoir droit à un Dieu, ne pas avoir droit d'exister puisqu'il se trouvait ennuyeux et triste. Je l'invitais donc à reconsidérer la chose à l'envers. De commencer par choisir de s'accorder de l'importance, de ne pas s'encombrer d'une recherche de famille religieuse mais de tisser sa propre relation à Dieu et à lui-même, d'admettre qu'il a droit à tout ce qu'il appelle profondément de ses vœux ; et qu'à partir de là, tout viendrait à lui. Il partit se coucher en me serrant dans ses bras. Il m'embrassa et me dit que je ferai sans nul doute un excellent prêtre…

Jeudi 26 avril 2018, le fruit de ma mendicité m'avait rapporté soixante-deux euros, ce à quoi il fallait rajouter vingt balles que les deux sœurs retraitantes avaient laissé à mon intention à l'accueil du couvent. J'avais décidé de remettre l'ensemble de mon petit capital fraîchement constitué à Sœur Anne-Marie en guise de paiement pour mon séjour. Je me suis pris une branlée mémorable. "Ecoute mon petit, je t'ai observé et on m'a beaucoup parlé de toi ces derniers jours, à présent il te faut apprendre à recevoir ! Allez, bon chemin".

J'ai quitté le couvent de Malet vers dix heures, sans plus aucune douleur, ému de mon séjour et de toutes ces belles rencontres.

Apprendre à recevoir… J'avais pourtant l'impression de recevoir bien plus que je ne le méritais.