Chapitre VIII

C'est à Saugues que j'ai passé ma première nuit dans un gîte municipal. La plupart des communes sur le chemin disposent d'un bâtiment contenant des chambres avec lits superposés, salle de douche et coin cuisine avec quelques grandes tables à manger.
Chacun fait sa popote… Pour ma part, les quelques deniers qui me restaient m'ont permis d'acheter des tripes à la mode de Caen chez le boucher du coin (sans doute les plus mauvaises que je n'eus jamais mangé). Jessica créchait également dans ce gîte, elle me présenta à Vianney dont elle venait tout juste de faire la connaissance. Ce garçon, ayant arrêté ses études de droit, puis de journalisme, s'accordait le temps du chemin pour décider s'il s'orienterait en psycho. Il prétendait aller jusqu'à St Jacques ! Enfin un. Nous fûmes rejoints par deux jeunes grenoblois répondants aux noms de Loïc et de Romain, eux aussi souhaitaient se rendre en Galice. Ça y est ! Je ne suis plus le seul.
Nous avons passé le temps du repas à bavarder de tout, de rien, sauf du chemin finalement. Jessica et Vianney sont rapidement montés se coucher, Loïc et Romain, bien décidés à picoler, m'invitèrent à partager leur vin et leurs bières, je ne me fis pas prier… Après l'effort, le réconfort comme dirait mon père.


Nous finîmes par nous réconforter une dernière fois par une tisane sortie de mon sac dont Romain eut la charmante idée de l'agrémenter de quelques gouttes (entendre une bonne lampé, mais je n'ose l'avouer) de chartreuse verte. La fatigue, uniquement provoquée par une journée de marche et non par le taux d'alcoolémie qui nous accablait, se fit sentir. Connaissant ma propension à ronfler gaillardement au naturel, et l'inhumanité de mes ronflements lorsque j'ai consommé quelques boissons alcoolisées, j'étais quelques peu craintif quant à la nuit que je m'apprêtais à faire vivre à Vianney qui, un peu plus tôt, confiait à l'auditoire son manque de sommeil causé par de nocturnes concertos de sinus en rut.
Mon inquiétude s'évanouit dès que j'ouvris la porte du dortoir… Ce n'était pas un concerto auquel j'assistais mais un concert philharmonique ! Chaque dormeur y allait de son instrument ; même Vianney, y prit part. Certes il ne jouait pas dans la même cour, son vibrato était délicat mais sa participation m'eut complètement décomplexé. Le temps de m'accorder je finis par trouver rapidement le sommeil et pris bonne place au sein de l'orchestre.


Le lendemain matin, je fus surpris de ne pas être le premier levé lorsque j'eus trouvé le lit de Vianney déserté d'icelui. Sorti de la douche, je descendis à la cuisine me jeter un café avant de reprendre la route. A peine ouvert la porte que je reconnus les ronflements de mon camarade journalisto-juriste bientôt psy. Le pauvre bougre ayant eu le malheur de se réveiller pour pisser dans la nuit, ne put retrouver le sommeil tant les ronflements de la chambre lui semblaient pareil à un tremblement de terre.

Six heures… Quel bonheur de marcher sous cette voûte céleste, ne laissant apparaître que quelques fébriles étoiles s'apprêtant à se coucher, attendant patiemment que le soleil et les oiseaux ne se lèvent, emportant avec elles le silence et la fraîcheur de la nuit.
L'aurore est là, les montagnes dont je n'apercevais qu'une vague silhouette se dessine devant moi. Je suis en plein cœur de la Margeride, elle régale le pèlerin de sa verdure et de son parterre de jonquilles, de sistres et autres fleurs dont je ne connais pas la variété.
Vers treize heures je ne pus résister à la tentation de m'arrêter l'espace d'un instant dans une forêt enchanteresse, histoire de me reposer et de contempler cette beauté naturelle. C'est à cet endroit que j'ai rencontré Jean-Claude, un quinqua souffrant d'une sévère indigestion, celle de son divorce auquel il du malheureusement se résoudre, sa charmante épouse s'étant entiché d'un godelureau de trente ans. Cet homme se sentait vide, plus la moindre émotion ne l'habitait depuis que le juge avait officialisé la fin de leur couple ; comme si son âme était partie en vacances faute de joie dans son nouveau quotidien de célibataire. Le chemin était pour lui un moyen de se retrouver, réapprendre à connaître l'homme qu'il était avant son mariage. L'homme qu'il avait cessé d'être pour plaire à une femme. Il avait tellement peu d'amour propre qu'il s'était cru incapable d'être aimé pour tel que, alors il fit le choix de se créer un masque, un déguisement qui devait lui permettre non pas de se protéger comme j'avais pu le faire moi-même, mais de séduire une femme qui en réalité l'aimait tel qu'il était vraiment, hélas l'étincelle de cet amour disparaissait au fur et mesure qu'il s'efforçait de changer pour la garder.
Cette triste réalité lui est tombé sur la gueule au cours de notre conversation, c'est à force de le faire parler et de l'écouter qu'il comprit tout ceci. A ce moment-là son âme fit son come-back, il fut submergé d'une vive tristesse qui le rendait heureux. Heureux car il y avait bien longtemps qu'il ne ressentait plus rien, et qu'enfin aussi douloureuse soit-elle, cette émotion était un signe de guérison et de retour vers lui. Sans que je ne comprenne pourquoi il se mit à m'accabler d'une gratitude qui me semblait démesurée et injustifiée, il m'offrit de quoi dormir deux nuits en gîte sans que je n’aie le droit de refuser. Cela commençait à devenir gênant, cela faisait deux jours de suite qu'on me passait du blé pour avoir simplement écouté les douleurs de mes semblables. Ne peut-on pas écouter une âme en peine gracieusement ?

Toujours est-il que grâce à cette homme je pus faire halte au Sauvage, ancienne ferme au milieu de nulle part, à la frontière de la Margeride et de l'Aubrac, où j'eus la malchance de passer une nuit épouvantable à cause de deux vieux chnoques qui l'ont passée à fouiller dans leurs sacs bourrés ras la gueule de sachets en plastique.

La vie en communauté n'est pas toujours simple… Mais au fond, elle est magnifique.