Chapitre VII

6h30, je fus le premier levé. Ce matin-là, Floriane fit son apparition vers sept heures, la peur au ventre elle me confia son angoisse de se paumer sur le chemin. Je l'ai assez vite rassurée en lui expliquant que quand bien même elle se planterait, elle ne serait jamais perdue au milieu de nulle part, le coin étant peuplé de fermes et de petits bourgs. Jessica, la belge dont j'avais perdu le prénom dans le chapitre précédent s'est levée quelques minutes plus tard précédant de peu le couple de drômois dont les prénoms, quant à eux, m'échappent toujours.


Petit déj au ventre, je décolle peu après huit heures, Marie, la tenancière du gîte vint me saluer et me couvrir d'encouragement, me confiant une prière au bon soin de l'Apôtre du chemin.

Le chemin attaque raide, je découvrirai assez rapidement que chaque matin je devrai fournir un gros effort dans des montées bien escarpées ; entre le Puy et Conques, les villages sont toujours au fond d'une vallée, près d'un cours d'eau.
Je déambule dans un magnifique sous-bois aux conifères senteurs mélangés à cette délicate odeur musquée d'humus réchauffé par les premières apparitions du soleil entres les branches. La montée s'achève par quelques kilomètres de chemin surplombant la vallée dont les nuages, à flan de crêtes, m'apparurent comme une mer d'écume caressant les collines. Entamant la descente, les nuages se 

dissipèrent peu à peu, comme s'ouvrant sur mes pas, laissant apparaître des limbes la silhouette du petit bourg de Chier, sortant progressivement du brouillard sous un ciel bleu azur… Quelle joie d'arriver à Chier par cette météo !

Après une bonne quinzaine de kilomètres à marcher dans de rocailleuses descentes, la fatigue du jour et de la veille dans les pattes cumulée à une douleur naissante sous le gros orteil droit, je décide de faire une halte nocturne à Monistrol-sur-Allier, au repos du pèlerin.

Réveillé d'une bonne nuit de sommeil réparatrice, je repartis à l'attaque d'une nouvelle grande montée, sans douleur, mais rapidement accablé par le poids démesuré de mon sac à dos. Passant devant une chapelle troglodyte, je constate les reliques d'un récent bivouac… cette fois tous les signes convergent… ma tente est un poids inutile, je m'en délestai sur le pas de ladite chapelle (un mois plus tard, j'apprendrai qu'un pèlerin s'en était saisi et qu'elle lui permit de survivre au froid qui s'était emparé de la région quelques jours après mon passage).


Me voilà reparti avec deux kilo de moins, frais et d'attaque pour gravir cette belle mais interminable côte, du moins pour une petite demi-heure, avant que la fatigue ne me gagne à nouveau. Je m'étais fixé Saugues comme point d'étape du jour mais après tout, personne ne m'y attendait et encore moins à une heure précise, alors PAUSE ! Je me suis assis à un mètre du sentier et me gratifia d'une siesta de quinze minutes. A peine revenu du pays des rêves que mes yeux s'aperçurent du paradisiaque décor dans lequel je me trouvais. Un magnifique sous-bois nanti de quelques clairières, marquant le début de la Margeride. Quel spectacle apaisant ! Habité par un savant mélange de sentiment de plénitude, de gratitude et de contemplation, mon cœur se mit à prier… à remercier le ciel de m'avoir donné la foi de partir sur ce chemin ; de m'offrir tant de beauté. Puis une grande vague d'émotion m'envahit, des larmes se mirent à perler le long de la joue, comme si mon âme me disait que bientôt je serai libérer de mes peurs, que je trouverai ce que je suis venu chercher ici, mais que ce n'était pas encore l'heure. J'eus vraiment le sentiment que l'univers tout entier venait, juste pour moi, de changer d'axe et se préparait à m'offrir bien plus que je ne pouvais imaginer.

Cet état de grâce fut avorté par la rencontre d'une femme, qui sans me saluer s'est approchée de moi me demandant si je suis chrétien. Drôle de manière d'introduire la conversation me dis-je, mais qu'importe, je lui répondis que oui.

- Ah bah c'est pas malheureux ! Me dit-elle. Voilà trois jours que je marche et je n'en ai pas croisé un ! Tu comprends moi je suis évangéliste, et je commence à en avoir marre d'entendre le chemin ceci, le chemin cela, il m'a apporté ça. Comme si le chemin était quelqu'un. Par contre Jésus walou !

- N'est-il pas écrit que Jésus est le chemin ?  Répondis-je malicieusement. N'est-ce pas là justement une belle allégorie ?

- Allégorie mes fesses oui, il n'y a qu'un seul Dieu c'est Jésus ! Et le chemin c'est qu'une route qui va vers Compostelle c'est tout ! Et puis cette route est vraiment pour les impies, il y a des idoles dans chaque village, Marie par ci, St machin par-là ! Que des idoles pour détourner de Dieu ! Marie est morte, les "Saints" (décrétés par les catho alors que seul Dieu sait qui est Saint) sont morts aussi.

- Ils détournent de Dieu ?

- Bah oui ! Il est écrit qu'il ne faut pas créer d'idole et que tu n'adoreras que le Seigneur ton Dieu, alors que vos églises sont remplie d'idoles de Saints, et de Marie ! Marie elle a enfanté Jésus et c'est tout !

- Il est certes écrit qu'il ne faut pas d'idole, mais les Saintes et Saints n'en sont pas pour les catholiques, ils ne les prient pas comme ils prient Dieu. Ils sont honorés pour montrer qu'une vie exemplaire est accessible aux hommes ! Lui répondis-je.

- N'empêche que moi y a que Dieu qui compte, les Saints je m'en balance !

- Mais alors que fais-tu sur ce chemin si seul Dieu n'a d'importance ? Tu es sur le chemin de Saint-Jacques de Compostelle, qui conduit au sanctuaire abritant les reliques de Saint-Jacques. Pas celles du Christ.

- Bah c'est quand même un apôtre du Christ !

La conversation continua en marchant, allant de contradictions en contradictions, pendant près d'une heure jusqu'à ce que nous arrivions au sommet de cet interminable montée, où se trouvait, sous un arbre, un paysan du coin équipé d'une petite charrette en bois contenant des sortes de saucissons aux fruits de son cru, macérât plus ou moins long de mangues, papayes, figues, fraises, kiwi et j'en passe. Sorte de pate de fruit énergétique. La bien nommée protestante eu la fabuleuse gentillesse de m'en offrir une.


A peine repartis que la voici derechef à m'assaillir de son flot de colère envers les non protestants. Je compris qu'elle était totalement en prise à la colère, ce que je lui fis subtilement remarquer, la mettant face à ses contradictions. C'est à ce moment-là qu'elle fondit en larmes. M'expliquant s'en vouloir terriblement de ses choix conjugaux, et que depuis elle vit dans la colère, qu'elle n'arrive jamais à sentir la paix. Arrivé à Saugues, elle m'invita à prendre une bière à la terrasse bouillante d'un petit troquet. J'en profite pour la réconforter, lui rappelant que l'une des valeurs principales des chrétiens, fût-il d'obédience évangéliste, est celle du pardon ! Que tant qu'elle n'aura pas réussi à se pardonner, elle baignera dans ce bouillon de colère qui l'habite. Je lui rappelais qu'elle n'est pas le choix qu'elle a fait mais celle qui l'a fait, qu'elle ne peut résumer son éthos à une erreur de parcours, qu'elle est aussi capable de beaux gestes tel qu'elle l'avait précédemment fait envers moi. Elle fondit de nouveau en larmes, régla la note, déposa sur la table trente-cinq euros à mon attention sans que j'eus le droit de les refuser, me gratifia d'une bise, me serra dans ses bras et partit continuer son chemin.

Quelques minutes plus tard, Jessica me rejoignît à la table, me racontant sa journée de marche, disant m'avoir croisé à plusieurs reprises sans que je n'y prête attention tant j'étais pris par la conversation avec mon compagnon de route du jour, elle me trouva par ailleurs d'une grande patience envers elle.
Je réalisais alors en lui répondant, qu'il ne s'agissait nullement de patience, mais qu'il était simplement question de partage. En l'écoutant et la consolant j'ai porté son fardeau pendant qu'elle portait le mien, celui de la fatigue dont elle m'avait détourné l'attention en me parlant, et celui du gîte qu'elle m'offrait ce soir, que je n'aurais pu me payer sans son offrande. Son fardeau était léger pour moi car ce n'était pas le mien et il en allait de même pour elle.

Ce jour-là, ce fut la première personne à pleurer dans mes bras sur ce chemin, et j'étais bien loin d'imaginer qu'il y en aurait encore tant d'autres…