Chapitre VI

Ces premiers jours de marche à croiser d'autres pèlerins fut l'occasion de s'accorder sur les termes communs, faire la distinction entre le "d'où viens-tu" qui n'est en aucun cas une question sur tes origines territoriales, celle-ci se formulant plutôt d'un "d'où es-tu", mais qui vise à savoir d'où tu es parti ce matin. En revanche, "d'où es-tu parti" te questionne sur le point départ initial de ton chemin ; "jusqu'où vas-tu"…sur ton point final du camino. Autre préoccupation jacquaire, le poids de ton sac… les deux premières semaines, il ne se passe pas un jour sans que l'on t'interroge à ce sujet. Il faut dire en ce qui me concerne que ma manière de voyager combinée à la vétusté de mon sac, rendait cette question des plus légitime et préoccupante. L'avantage du tout premier jour de marche lorsque tu pars du Puy, c'est que la majorité des autres pèlerins sont partis du même endroit que toi, du coup il ne te poserons pas la sempiternelle question du nombre de kilomètres que tu as fait dans la journée, moyen pour certains de se comparer la quéquette et pour la grande majorité de se rassurer quant à sa propre vitesse de croisière. Mais ces dernières questions ne sont l'apanage que des tronçonneurs et des pèlerins en noviciat, lorsque la pudeur domine. C'est d'ailleurs assez étonnant à quel point la pudeur est omniprésente dans les premiers jours et comme elle tend à disparaitre avec le temps. La majorité des jacquets s'en va avec une profonde volonté de solitude, d'isolement ; besoin fondamental de se retrouver. Après tout nous savons bien que ce chemin est bien plus qu'un simple sentier de randonnée, il s'agit bel et bien d'une marche spirituelle, et que toute quête spirituelle commence par un retour vers soi qui invite à l'introspection, l'intériorisation. Les discussions entre pèlerins sont très sobres à leurs débuts ; tout le monde se planque dans les dortoirs de peur de laisser apparaître un brin de peau indécent. Les conversations tournent essentiellement sur les sujets préalablement évoqués, mais personne ne se livre vraiment, chacun semble porter un masque, un costume de pèlerin signé Décathlon dans lequel on ne se sent pas à l'aise de prime abord.

Ma première nuit de gîte fut de ce tonneau ; l'ambiance n'y est pas moniale pour autant, j'ai même beaucoup fait rire mes compères en narrant mon égarement qui engendra un détour de sept kilomètres (je n'avais pas de quoi en rougir car j'apprendrai plus tard que chacun de mes moqueurs se perdrait à leur tour les jours à venir). Ce soir là je fus un peu déçu de découvrir qu'une fois de plus je serai le seul de l'assistance à viser Saint-Jacques, le couple de retraité drômois s'était fixé Saint-Côme d'Olt, Floriane Aumont Aubrac, et la petite belge… je ne m'en souviens plus, mais ce n'était guère plus loin.

C'est au cours de cette conversation que je fus pour la première fois de mon chemin taxé de "vrai pèlerin". Je crois que cette notion, virant parfois à l'obsession, de vrai ou faux pèlerin est typiquement une considération franco-française, si certes par la suite je l'entendrai à maintes reprises par des britishophones ce ne sera pas dit avec la même condescendance que mes compatriotes qui estiment qu'un "vrai pèlerin" marche, ne s'aide pas du stop en cas de galère, ne renonce jamais, ne dort pas à l'hôtel ni en chambre d'hôtes mais uniquement dans les Albergues*… j'ai toujours trouvé cela grotesque. Si l'expression décomplexante des bobos du chemin "à chacun son chemin" me gonflait un peu parce que balancée à toutes les sauces j'étais sur le fond tout à fait d'accord. Le plus drôle, c'est que la plupart des fervents défenseurs de l'authenticité pèlerine ne sont autres que de fieffés mécréants prétendus athées.  Et puis quel besoin de se définir comme vrai pèlerin ? La définition académique dit qu'un pèlerin se rend vers un sanctuaire religieux, il n'est en aucun cas question du moyen. La référence serait elle donc les pèlerins d'antan ? Mais à ce compte-là rares sont nos contemporains qui pourraient prétendre à ce grade puisqu'il faudrait pour cela s'en revenir à pied également.

Et puis cambia, todo cambia, les jours passent comme les pèlerins, la tenue Quechua devient une seconde peau, elle dissout toute classe sociale pour ne laisser paraître que le pèlerin que nous sommes. La pudeur du corp s'estompe, chacun allant de la narration de sa courbature du jour ou de son conseil pour y remédier, on se passe le baume du tigre, se refile un peu d'arnica et de gaulthérie ou son compeed pour soigner l'ampoule de l'autre. Les langues se délient, la volonté de solitude disparait en même temps que le jugement de l'autre, on se livre, on s'écoute, il fait chaud au cœur de revoir bidule croisé la semaine dernière à Crafouilli.


Mais cela n'arrive pas seul… si tu te laisses porter par tes jambes, défilant pas à pas vers ce lointain objectif, que tu te laisses véritablement aller, que tu apprends à écouter ton corp et plus seulement ta tête qui te pousse à bouffer des kilomètres par fierté confondant le pèlerinage à un défi sportif, si tu acceptes d'ouvrir ton cœur alors là, seulement là, le temps se dilate ; l'échelle temps change d'emprise, un jour en vaut sept, tout devient si intense, chaque rencontre portée par l'éphémère invite à l'amitié la plus sincère le temps de cette journée qui est une semaine.

Mais à ce moment de l'histoire mes compagnons de gîte et moi-même ne le savons pas encore, nous ne sommes que des fœtus en gestation, tout juste éjaculés du Puy-en-Velay…

*albergue : terme espagnol correspondant à un gîte d'étape propre aux chemins de Compostelle.