Chapitre V

La veille du grand départ, je m'étais rendu à la cathédrale en vue d'acquérir ma créanciale, le passeport du pèlerin. A l'origine, les pèlerins qui fréquentaient le chemin de Saint-Jacques étaient soit malades, soit fort pieux et bien souvent des repris de justice accomplissant ce pèlerinage comme pénitence, évitant ainsi la prison. La créanciale était alors un genre de laissez-passer délivré au nom de l'évêque par la paroisse. Aujourd'hui, deux documents du genre se disputent : la créanciale toujours remise au nom de l'évêque, et sa petite sœur laïque, la crédenciale, proposée par des bénévoles de quelques associations jacquaires. Qu'importe la préférence, il est indispensable de se nantir de l'une d'elles avant de se mettre en marche, sans quoi bon nombre de gîtes laisserait choir le pèlerin comme deux ronds de flan.

Créanciale en poche agrémentée de son tout premier tampon, celui de la cathédrale du Puy-en-Velay, il me restait un peu plus d'une heure avant de me rendre à une réunion tenue tous les jours à 17h30 par des bénévoles d'une association d'anciens pèlerins. Je décide de m'arrêter prendre un café au… café des pèlerins bien évidement.


C'est sur la terrasse ensoleillée que je fis la rencontre d'un jeune croix-roussien, s'en revenant de trois jours de marche sur le chemin, "pour voir" comme il disait.
Ce fut une belle et encourageante rencontre. Ces trois jours de marche ont eu sur lui, me dit-il,  un effet apaisant tout en lui faisant prendre conscience que notre système ne tourne pas rond, nous éloigne de l'essentiel, des simples besoins fondamentaux de l'homme, le piégeant dans une matérialité aveuglante et sans âme.
J'étais bien d'accord avec lui. Je réalisais alors que si par le passé les hommes de pouvoir tenaient le peuple par la peur de Dieu, aujourd'hui c'est entre autres par la peur de la religion qu'ils divisent pour mieux régner. Vider toute substance spirituelle de l'esprit des hommes, réduisant la métaphysique à la simple adhésion religieuse pour faibles d'esprit ayant besoin d'une béquille qui s'appelle Dieu. Le système n'a nul nécessité de croyance en l'absolu, et celle qu'il veut éradiquer par-dessus toutes les autres est celle du christianisme. Tu penses ! Elle prône trois préceptes fondamentalement mauvais pour lui : le recul, le pardon, et l'Amour. Ces trois dimensions ne sont pas en adéquation avec un système politique basé sur l'immédiateté et l'affect. 

L'heure de la réunion des anciens pèlerins approchant, je dû saluer mon compère, qui m'avait donné beaucoup d'espoir quant à ce que je pourrais trouver en chemin.


La réunion se tenait dans une salle magnifique toute de pierre vêtue, dans un dédale de voûtes, au milieu d'elle trônait une immense cheminée, un feu y aurait été le bienvenu tant je me caillais les miches.
Je fus invité à m'asseoir par une dame assez âgée, qui m'offrit, en attendant d'autres pèlerins à venir, de délicieux gâteaux de son cru et un verre de sirop de verveine. D'autres pèlerins en devenir s'installèrent. Beaucoup de couples, ou de groupes d'amis de la cinquantaine passée, dont la majorité se rendrait à Conques, quelques excentriques souhaitaient se rendre jusqu'à St Jean Pied de Port. Je compris assez vite que je serai le seul de cette fournée à partir en solitaire et prétendre me rendre à Santiago. Il est vrai que cela demande au moins deux mois pour accomplir ce pèlerinage d'une traite, beaucoup préfèrent donc tronçonner leur chemin à raison de dix à quinze jours par an. Bien que trouvant cela tout à fait respectable, je ne pouvais concevoir mon chemin de cette manière.
L'animateur donnait beaucoup de conseils quant à l'équipement à avoir, le poids du sac, les possibilités de logements, les risques météorologiques et physiques. Ne répondant à quasiment aucune question qui pouvait préoccuper l'auditoire, il n'avait en revanche de cesse d'affirmer qu'accomplir ce pèlerinage en une fois relevait du privilège. Affirmation qui m'eut franchement bien agacée ! Il appartient à chacun de faire son choix et de se donner les moyens s'il le désir vraiment.
A la quatrième exclamation du privilège, la porte s'ouvrit laissant apparaitre un jeune blondinet rouge pivoine, sac au dos, dégoulinant de sueur.
C'était un privilégié en provenance de Hollande. J'étais admiratif ! Cela faisait déjà un mois et demi qu'il marchait et il lui restait encore au moins deux mois ! Quelle bravoure !

Sur le chemin du retour à la chambre que je louais pour la nuit, je commençais tranquillement à distribuer ma modeste fortune aux SDF dont je croisais le chemin.


La nuit fut agitée ; peur, excitation, euphorie… Je n'ai trouvé le sommeil que sur les coups de deux heures du matin.
C'est donc la tête dans le cul que j'éteignis mon réveil qui m'informait que je n'avais en tout et pour tout dormi que quatre heures.
Après la douche j'ai décidé de larguer du leste, mon sac était décidément trop lourd, le prochain locataire aura la chance de trouver une bible TOB reliée cuir, un pantalon pour obèse et pull assorti. Mon sac ne contenait alors plus qu'un short, un pantalon, deux chemises, un tee-shirt, trois caleçons, six paires de chaussettes (je me séparerai de la moitié quelques jours plus tard… six paires !!!), une polaire, une veste imperméable, une gourde, un réchaud à gaz et sa gamelle, une cafetière expresso à mains (prodigieux bijoux ne pesant presque rien offert par mon ancien patron qui connaissait bien ma passion du café), mon journal de bord, trois cartes IGN du chemin, une boussole, un chapelet, un recueil des Evangiles, une toile de tente, un tapis de sol et un duvet.

Les cloches de la cathédrale sonnaient sept heures lorsque la messe de bénédiction des pèlerin commença. Nous étions un peu moins d'une centaine, ce qui, paraît-il, est assez peu. L'office était émouvant bien que peu compréhensible car conduit par un prêtre brésilien nanti d'un accent fort prononcé. Après l'eucharistie, nous fûmes conviés à nous réunir sur le côté droit de la nef, où une sœur à l'humour affuté, nous remis la médaille de Notre Dame du Puy, un Evangile selon St Luc, et un chapelet en plastique. Elle nous invita ensuite, si nous trouvions nos paquetages trop lourds, à nous délester de quelques pièces de monnaie.
Le prêtre nous conduisit devant le tronc de prières à St Jacques pour que, comme le veut la tradition, nous emportions en chemin la prière que quelqu'un avait préalablement je déposé pour qu'un pèlerin la conduise jusqu'au sanctuaire de Saint-Jacques. Celle que je pris était une invitation à "retrouver la joie et le sens à donner".


Pendant que des chants sortaient des haut-parleurs et que le curé nous baragouinait la bénédiction des pèlerins, j'entendis comme un bruit sourd et métallique provenant du centre de la nef. Des grilles s'élevaient du ventre de la cathédrale laissant apparaître quelques marches débouchant sur une immense porte en bois. Un homme l'ouvrit ; la lumière du jour jaillit de la porte, découvrant ainsi un dédale de pierres formant un insondable escalier qui se révèlerait être le la roche de mes premiers pas sur le chemin de Saint-Jacques de Compostelle…

Je fus le premier à emprunter les premières marches du chemin qui me firent sortir du ventre de la cathédrale, les autres jacquets partiront par petites grappes.
N'ayant pas pris le temps de petit déjeuner avant de me rendre à la messe de bénédiction, mon estomac me rappela à l'ordre et me dirigea vers un troquet. Sur la route je fus interpellé par un vieil homme qui me parut complètement allumé, touchant mais allumé, il me mit en garde des dangers du chemin, qu'il y a connu trois morts dans une vallée, je ne compris pas laquelle. La larme à l'œil il me salua. Encourageant ce garçon !

Croissant et café en bide, l'heure était à la distribution de mes quelques dernières centaines d'euros aux sans-abris du coin qui ne comprirent pas ce qui leur tombait dans les mains.
Je n'ai jamais aimé l'argent, il me le rendait bien d'ailleurs ; à chaque fois que j'arrivais à me constituer un petit bas de laine il me tombait une merde sur le coin de la tronche, m'obligeant à le détricoter complètement, voir à m'endetter.
J'ai toujours misé sur le temps, considérant qu'il vaut beaucoup mieux que l'argent ; ce ne serait pas en buchant toute mon existence sans rien produire d'autre que de la valeur sonnante et trébuchante que je pourrais bâtir une vie.
Si certaines personnes considèrent que l'oseille est la clef de la liberté, il m'a toujours été semblable à des barreaux de prison. L'argent attirant l'argent, je voyais bon nombre de mes congénères perdre leur vie à essayer de la gagner ; passer leur temps à constituer un capital qu'ils ne s'autorisent jamais à dépenser (sauf cinq semaines par an, et encore bien budgétisées) de peur de perdre leur confort ; s'acheter une liberté virtuelle qu'ils n'utilisent jamais.
Je vois l'argent comme un outil de division massive, il fait perdre la véritable valeur du temps, des moments, du partage. Il sépare les hommes, les classant par catégorie de revenus, réduisant l'humanité à une capacité de production confondant sa catégorie professionnelle à son éthos, son pouvoir d'achat à son pouvoir faire.
Et puis, sans me prendre pour Allende, je ne comprends pas comment dans ce monde où la vie existait bien avant l'argent, il soit devenu obligatoire de payer pour exister ; boire, manger, se soigner, comment est-il possible qu'il faille raquer pour ces besoins vitaux et fondamentaux. Avec le pognon, on ne choisit pas une vie en fonction de l'homme que l'on veut être, mais un mode de vie en fonction des revenus que l'on peut avoir.
Ayant déjà voyagé sans un clou près de dix ans auparavant ; parti sur une coquille de noix à traverser l'atlantique, j'avais compris que la liberté ne dépend pas d'un capital financier mais de sa propre capacité à improviser, imaginer et de ne projeter aucune limite.

Malgré ma volonté de dépouillement total, une petite voix intérieure me dit de garder soixante euros par devers moi. Après tout ce n'est pas con, j'allais certainement en chier physiquement, autant dormir dans un gîte le premier jour, histoire de ne pas tomber dans le dur tout de suite.

Voilà, il ne me restait plus qu'à envoyer quelques ultimes messages à la famille et aux amis, casser mon téléphone et hop, en route pour de bon !

La sortie du Puy n'est pas aussi laide que l'on me l'avait décrite, je dirais même qu'elle a son charme, en revanche ça grimpe. Au bout d'une quinzaine de minutes de marche, mon regard s'est posé sur une amusante pancarte destinée à avertir le pèlerin qu'un vieil autochtone conseille de passer par Bains, une variante pour se rendre à St Privas d'Allier, celui-ci la proclamant comme l'originel tracé du chemin. Ce conseil, dit le panneau nonobstant la véracité ou non de l'authenticité de la variante, a le fâcheux inconvénient de perdre les pèlerins sur un sentier plus long et quasiment sans gîte. Je ne croiserai jamais le vieux.

La ville et son quartier résidentiel qui marque la sortie du Puy-en-Velay laisse rapidement place à un paysage agricole, ça sent la bouse et l'humus, C'est beau. Mon esprit vagabonde au grès de mes pas. 1 500 km me séparent de Santiago, cela me semble vertigineux, tellement loin, comme si cette ville n'était qu'une chimère, je marche vers l'Atlantide. Vais-je y arriver ? Ne tiendrais-je que neufs jours comme le pensait mon oncle ? Et mon sac est lourd ! J'alterne entre chaud et froid, ça commence bien tiens ! Mais que c'est beau !
Deux heures de chaud froid plus tard, gambadant péniblement aux travers des champs arborés, je m'aperçus que cela faisait un certain temps que je ne voyais plus les balises du GR 65, pas de panique, je vois deux pèlerins au loin et il me semble reconnaitre le Hollandais. Ce sera une bonne demi-heure passé cette réflexion que j'admis la possibilité de m'être gouré de sentier. J'en eu la confirmation lorsque je me retrouvai dans un petit bourg non référencé sur ma carte IGN. Merde ! Sept kilomètres de détour à rattraper. Je ne serai pas à Saint Privas-d'Allier ce soir. Petite pause casse-croûte et vamos ; je viserai Monbonnet, il y a deux gîtes là-bas, cela ira bien.
Leçon à retenir : si tu ne vois pas de balisage pendant plus d'un quart d'heure, c'est que tu t'es planté de sentier… même si tu vois d'autres pèlerins à l'horizon, méfie-toi, ils peuvent largement être aussi cons que toi !
Peu de temps avant d'arriver à Montbonnet, une petite chapelle baptisée St Roch s'est érigée devant moi. Deux bénévoles de la paroisse, nuancier en mains, débâtaient quant au choix de la couleur pour la porte d'entrée… elles choisiront chocolat, les gourmandes !

Montbonnet, ici Montbonnet, je fis mon entrée dans un troquet où je pus me désaltérer avec deux bonnes bières, avant de prendre place au gîte où je passerai la nuit et ferai ma première rencontre véritable avec d'autres pèlerins…