Chapitre III

« Regardez les oiseux du ciel : ils ne sèment ni ne moissonnent, et ils n’amassent rien dans des greniers ; et votre Père céleste les nourrit. Ne valez-vous pas beaucoup plus qu’eux ? […] Ne vous faites donc pas tant de soucis ; ne dites pas "Qu’allons-nous manger ? Qu’allons-nous boire ? Ou encore avec quoi nous habiller ?" Votre père céleste sait bien ce dont vous avez besoin. Ne vous faites pas de soucis pour demain : demain aura souci de lui-même, à chaque jour suffit sa peine. »

C’est dans cet esprit que je voulais entreprendre ce pèlerinage, retrouver la sensation du présent, ne plus vivre aux travers d’hypothétiques projections du futur, m’en remettre à la foi, en Dieu, en moi, en l’Homme ; les deux dernières n’existaient plus. Il faut dire que mes quatre années de mandat m’avaient sacrément fait perdre foi en l’humanité. Je m’étais présenté pour servir mon prochain, et non mes intérêts. Mes fonctions de Conseiller délégué à la communication et à la sécurité me rapportaient l’incroyable émolument de deux cents-balles par mois pour près de quarante heures de taf par semaine, le taux horaire d’un Philippin qui fabrique des Nike, soleil en moins. Tout ça pour me faire traiter de « branleur grassement payé » par un Iznogood local qui se rêvait calife à la place du calife ; pour me faire menacer de mort lorsque je prunais des bagnoles garées sur les trottoirs de la départementale. Et puis tous ces combats m’épuisaient, La poste, les compteurs Linky… je ne voyais plus la beauté des gens, je ne me focalisais plus que sur leur lâcheté et leur veulerie. Et il m'apparait impossible de bâtir, une vie, et d'œuvrer pour les autres avec une vision partielle du monde, une vision unique de l'abjecte nonobstant totalement la beauté. C'est une vision d'ensemble qu'il faut avoir.

Renouer avec le présent… Retrouver la foi !

Pour vivre l’instant présent je savais que ce ne serait pas compliqué, il me faudrait partir sans téléphone ; formidable outil au demeurant, mais qui a le fâcheux inconvénient de couper son utilisateur de l’immédiate réalité pour le projeter hors du temps, dans un entre deux mondes numérique où n’existe que la parole que l’on veut bien entendre ou donner. Il me soumettrait à l’obligation morale de donner des nouvelles régulières, trop régulières.
Pas de téléphone, le chemin fera le reste.

Pour ce qui est de vivre pleinement ma foi, il fallait que j’en bave, que je la mette à l’épreuve. Evidemment, l’effort physique allait en être une belle pour le pachyderme de cent-trente kilo que j’étais, mais ce n’était pas suffisant. Je devais partir sans filet, m’en remettre complètement à l’imprévu, à la providence. Or ce chemin me semblait bien organisé, des gîtes partout et en quantité ; soit, tout voyage réserve son lot d’imprévus, mais comment faire pour que toute possibilité de contrôle m’échappe ? Et si je me dépossédais de tout bien matériel ? La décroissance, voyager sans un centime en poche. Bien sûr je pouvais parfaitement laisser mon blé à l’ombre sur un compte en banque ; il m’attendrait en cas de retour ou de pépin, mais je l’ai déjà dit, c’est un aller simple que je voulais. De plus cette démarche n’aurait pas été sincère, je la trouvais hypocrite et malhonnête. En regardant des émissions comme nus et culotés, ou j’irai dormir chez vous, je me demandais toujours à quel point la caméra agissait sur la générosité des Hommes, la réponse me tendait les bras.

Je partirai donc sans téléphone, et sans argent…