Chapitre II

« Où tu es, j’irai te chercher… », cette chanson d’Aubert tournait en boucle dans ma tête, comme le chant d’une sirène, elle faisait chavirer mon cœur et m’appelait au large. Partir, mais pas fuir, arrêter de fuir, tout quitter, détruire toute possibilité de retour dans cette vie-là, cette vie sans joie, cette vie sans moi. Rencontrer, les autres, moi, me découvrir, découvrir le monde. Naviguer, marcher, je sentais presque les embruns effleurer mon visage, je gravissais des montagnes… Je connaissais bien ce sentiment, ce genre de nuits blanches, éveillé, en pleine conscience, passées à tirer des plans sur la comète, à chercher un moyen de changer de vie, faire en sorte que le rêve se fasse chair. Mais les couilles m’avaient toujours manqué. C’est qu’il en faut une bonne paire pour bruler ses bases, repartir de zéro, mais cette fois j’avais compris que ce n’était pas tant la vie que je menais que je voulais quitter, mais celui que j’étais. Je voulais retrouver l’homme qui s’était caché sous une flopée de déguisements, qui avait passé tellement de temps à se travestir qu’il en avait perdu la conscience même de sa propre identité. Seul un voyage pouvait me conduire vers lui.

C’est ici que deux projets prirent forme en ma caboche. L’océan, reprendre la mer, mais comment, je n’ai pas de quoi m’acheter un rafiot ! Et bien fais le financer, participe à une course ou relève un défi. Une course non, je n’ai jamais eu l’esprit de compétition et en plus il me faudrait un navire vraiment rapide, une formule 1 des mers, qu’en ferai-je une fois la course terminée, on ne voyage pas en formule 1 mais en camping-car. Un défi me correspondrait mieux ; mais quel défi, qu’est ce qui n’a pas encore été fait ? Je sais ! Une transatlantique, en solitaire, sans escale, sans assistance, sur un 6 m 50 et sans électronique de bord ! Ça c’est du jamais vu ! Il faudra une petite année de préparation, cela ne devrait pas coûter trop cher et serait donc facilement sponsorisable.

Six mois, c’est à peu de choses près le temps que j’ai passé à travailler sur ce projet, le projet Sextant, mon patron de l’époque, Romain, jeune chef du restaurant le Tocké m’avait fait la gentillesse de travailler sur les visuels du projet ; il avait conçu un magnifique logo et mis en page une plaquette pour que je puisse démarcher d’hypothétiques sponsors. Malheureusement, ces derniers ne se sont pas bousculés au portillon. Le budget était de quatre-vingt mille euro, et je n’en avais obtenu que mille cinq cent, d’un pote en plus, j’étais bien loin du compte. De surcroit, je venais d’apprendre que la Golden Globe Race allait refaire surface après cinquante années sans concurrent. La GGR est la première course en solitaire autour du monde, celle qui a fait connaitre Bernard Moitessier. Alors certes les skippers ne partiront pas sur un 6m50, mais c’est un tour du monde qu’ils vont entreprendre, et à l’ancienne, sans électronique. Mon plan était voué à l’échec. Il fallait trouver autre chose.

Du coup, le deuxième projet, celui qui germait en même temps que le projet Sextant m’est revenu en pleine gueule. Assis à la terrasse d’un café m’acharnant de mon clavier sur la direction des services postaux contre lesquels je menais un combat pour empêcher la fermeture du bureau de poste de ma commune, j’entendis la table voisine parler du chemin de Saint-Jacques de Compostelle.

Et pourquoi pas, voilà qui serait une bien belle aventure. J’ai immédiatement plié mon ordinateur, et levé le pouce pour acquérir, sur Lyon, un exemplaire du livre de Jean-Christophe Ruffin. Je suis tombé sur un adorable petit couple de cathos ; nous devisions littérature, théologie, le trajet semblait être passé en un éclair. Arrivé à Lyon, il me reteint un instant, ouvrant son coffre il fouilla dans un gros sac bourré de bouquins, en pris un, me le tendit en me disant « tiens, c’est pour toi, j’ai fini de le lire, toi qui aime l’aventure je pense que cela devrait te plaire ». Il s’agissait d’un exemplaire d’Immortelle Randonnée, Le livre de Jean-Christophe Ruffin dont j’étais justement en quête !

Il ne me restait plus qu’à rebrousser chemin, retour en stop off-course. Et comme on ne dit jamais deux sans trois, il fallait que le conducteur de la deudeuch qui me remmena chez moi à la vitesse d’un escargot sur le dos d’une tortue, ne soit autre qu’un ancien pèlerin de Compostelle.


Des pelletées de signes du genre me sont arrivées pendant deux semaines, de la chambre d’hôtel qui portait une coquille Saint-Jacques sur la porte, à la myriade de pèlerins dont j’ai « incidemment » croisé le chemin… et j’en passe. Mais il m’en fallait un dernier, un ultime, que veux-tu, il n’est pire aveugle que celui qui ne veut point voir, le doute étais tenace : et si je me plantais, et si tout ce que j’interprétais comme signe n’était autre que le fruit d’un délire mystique. Il fallait que j’en aie le cœur net ! Sortant à deux heures du matin de la mairie après avoir passé la soirée à bucher sur le bulletin municipal, je mis le ciel au défi… « Si au bout de cette route je trouve l’image même du Christ, je pars sur le chemin de Saint-Jacques ! »… Tout en avançant vers mon appartement je trouvais tout cela absurde, comme si le Christ allait m’apparaitre, comme s’il en avait quelque chose à foutre que je parte sur le chemin de Compostelle. Tu décaroches complet mon ti père. Cette dernière réflexion fut avortée par un coup de massue… juste là, en face de moi, se trouvait un panneau d’affichage municipale sur lequel trônait, bras ouverts, Jésus ! J’en suis tombé à genoux. De grâce d’abord, puis me suis plié de rire lorsque je pris le temps de lire l’affiche : Jésus le spectacle par Pascal Obispo !


Cette fois, il n’y avait plus de doute…

Je pars en pèlerinage…