Chapitre I

Quelqu’un m’a dit un jour qu’un pèlerinage commence lorsque l’on prend la décision de l’entreprendre, bien avant le premier pas. Dans ce cas, on peut considérer que le mien a débuté il y a un peu plus d’un an.

 

A cette époque, j’œuvrais bénévolement pour le cinéma de mon village, j’ai aimé ça. Certes ce n’était pas toujours simple, il fallait sans cesse ménager la chèvre et le choux, jongler entre la nécessité de faire avancer ce beau navire presque centenaire et accommoder les susceptibilités des bénévoles tout en tirant le meilleur d’eux même ; c’est là le sacerdoce de tout responsable associatif, amener tout le monde à donner le plus beau de lui-même pour le bien commun. Mais après sept années, je n’avais plus rien à donner, je n’avais plus de jus, je m’installais dans une routine de gestion qui finissait par devenir pesante, j’avais fait mon temps. L’idée de quitter ce lieu magique qui avait bercé mon enfance lorsque mon père en était membre, cette salle et ces bénévoles qui m’avaient bien fait chier mais que j’ai tant aimé n’était pas si simple. Et au fond, cela me faisait aussi de la peine de laisser Serge, le président de l’époque, seul à la barre, lui qui m’avait tant apprit à la tenir, à le seconder et qui avait misé sur moi pour la reprendre, qui m’avait fait confiance et avec qui j’ai eu tellement de plaisir à œuvrer. On ne quitte pas un vieux navire, son capitaine et son équipage après tout ce temps sans un certains vague à l’âme.

Mais il le fallait, comme il me fallait quitter mes fonctions de Conseiller municipal. Je l’ai aimé cette petite commune de l’ouest lyonnais pour laquelle j’ai donné quatre années de ma vie, mais j’avais fini par perdre espoir, je ne croyais plus en la possibilité municipale. Je n’ai jamais tellement eu foi en la politique mais je pensais que par le local on pouvait encore faire bouger les lignes, avancer des projets pour le bien commun ; si par le biais associatif c’est possible, ce ne l’est plus par la voie républicaine, les gouvernements successifs de ces dernières décennies se sont fait fort de réduire la démocratie locale à peau de chagrin, transformant les élus locaux en « paillasson de la république », comme disait le premier adjoint. La plupart des décisions sont prises par de hauts fonctionnaires, qu’oncques n’a jamais élu.

 

Personne ne me forçait à subir tout cela, personne à part moi. La vérité c’est que j’avais cessé d’exister, je n’étais plus qu’un Conseiller municipal, un secrétaire bénévole, un serveur, mais moi, j’avais cessé d’exister ; je m’étais lancé dans une vertigineuse fuite de moi-même, je m’étais créé une énorme carapace, au sens littéral comme figuré, je me protégeais de mes peurs, et ça fonctionnait bien, jusqu’au jour où je me suis réveillé, un matin, sans savoir qui était le type qui rasait ces grosses joues devant la glace, qui était cet homme en colère qui invectivait de son clavier ou de ses discours ceux qu’il pensait vendus aux profits, à l’orgueil, à la sottise, à l’intérêt personnel. Lui qui ne jurait que par le bien commun, il en avait perdu le sens. J’avais perdu l’espoir.

 

Alors il fallait partir…